La grille s’ouvre et le 4x4 s’avance sur l’étroit pont qui mène à l’île du château de Mauensee (LU), la résidence et en même temps le musée privé d’Uli Sigg. En ce matin ensoleillé de juillet, le plus grand collectionneur d’art contemporain chinois s’est installé sur la terrasse, avec vue sur le lac. Dans le jardin, de nombreuses œuvres, d’Ai Weiwei et d’autres. Les dépendances, qui servent de salles d’exposition, et le château, dont on visitera les étages plus tard, regorgent de tableaux, de sculptures et de photos.

Uli Sigg, alors jeune officier, a découvert le lieu à l’occasion d’une manœuvre militaire. «Des décennies plus tard, j’ai appris qu’il était à vendre et que personne n’en voulait. J’ai saisi l’occasion», raconte celui qui, en 1980, a créé la première coentreprise sino-suisse, pour le groupe Schindler. Administrateur du groupe Ringier, l’éditeur du Temps, Uli Sigg se prépare à donner à Hongkong quelque 1500 œuvres de sa collection, d’une valeur totale estimée à 165 millions de dollars américains. Il en commente quelques-unes, sur le thème de l’humour dans l’art.

Le Temps: L’art contemporain chinois débute à la fin des années 70, période au cours de laquelle la Chine de Deng Xiaping réforme son économie, s’ouvre au monde et révise le maoïsme. L’expansion économique suivra jusqu’à aujourd’hui. Etait-ce un bon moment pour rire, peut-être pour rire de nouveau parce que Mao Tsé-toung était désormais décédé?

Uli Sigg: Il est vrai que l’humour ne se donnait pas vraiment en public jusqu’à ces années-là et jusqu’à ce que la politique d’ouverture de la Chine soit mise en œuvre. Avant, il n’y avait guère de place pour le rire, à moins qu’il ne serve les masses, ce qui par définition n’est pas très drôle!

A la fin des années 70 et début 80, l’humour est devenu possible, mais d’une façon très modérée au début, car peu de personnes croyaient que cette ouverture durerait. Les artistes ont alors commencé à l’utiliser comme un outil en réalité très varié: il y a le sarcasme, l’ironie, ou encore le rire subversif.

C’est-à-dire?

Le rire subversif peut être utile pour contourner la censure. Grâce à l’humour, le sens d’une œuvre n’est pas ce qu’il semble être au premier regard. Pour le public éduqué, un second degré de compréhension permet de saisir la distance qu’un artiste peut créer avec le discours officiel. Une subtile subversion a donc été très utilisée, plutôt que l’humour trop direct.

Prenons un exemple. «La Liberté guidant le peuple» (Yue Min Jun, 1995), inspirée par Delacroix. Les visages sont hilares!

C’est un sujet réalisé après 1989 (année du soulèvement de Tiananmen et de sa répression, ndlr). Bien sûr, tous les visages ont l’air gai, tous les personnages rient. Mais en réalité, si vous regardez attentivement, ce n’est pas un rire humoristique. C’est en fait l’expression de la résignation des artistes contemporains après 1989. Ils ont abandonné la grande vision qu’ils avaient construite depuis les années précédentes, lorsqu’ils pensaient pouvoir aider à construire la nouvelle Chine. Leur attitude peut être comparée à celle des artistes des débuts de l’Union soviétique, ce mouvement appelé constructivisme.

Ici, même les morts rient, et les yeux paraissent toujours clos…

Ce rire est une réaction à la situation des artistes. Ils ne peuvent rien faire, rien exprimer. Alors, que faire d’autre qu’en rire. De ce point de vue, c’est subversif. Yue Min Jun a aussi utilisé la sculpture pour développer cette idée, avec par exemple les séries d’ouvriers modernes hilares, tous identiques; cet artiste utilise d’ailleurs son propre visage, dont la duplication signifie que tout le monde est connecté. C’est une très bonne métaphore de la société chinoise. Tous se tiennent, on ne peut les séparer. Tous rient aussi parce que aucun ne veut perdre la face.

J’ai rencontré Yue Min Jun à de nombreuses reprises. C’est quelqu’un qui adore l’ironie, il est drôle.

Autre exemple, «The Second Situation» (Geng Jianyi, 1987). Drôle de rire…

Voilà un travail très iconique, un des plus importants des années 80, qui fut présenté en février 1989 au Musée national de Pékin lors de la seule et unique exposition donnant une vue d’ensemble sur l’art contemporain chinois. Cette exposition fut fermée deux fois. D’abord parce qu’un artiste (Xiao Lu, ndlr) a tiré deux balles dans la cabine téléphonique dont il avait fait son installation. Ce fut un grand scandale. La détention d’arme elle-même était interdite! Le lendemain, l’exposition a rouvert, mais elle a fermé de nouveau en raison de la pression politique. Néanmoins, la Chine avait pu montrer qu’elle avait un nouveau visage, qui fut diffusé partout dans le monde. Mais c’était avant les événements de Tiananmen.

Je connais bien Geng Jianyi. Aujourd’hui, il lutte contre un cancer. A l’époque, il avait une certaine distance face à la politique, face à la société. Il en faisait des parodies. L’humour, l’ironie en particulier, lui permettait de survivre. Il a d’ailleurs réalisé plusieurs travaux comme celui de The Second Situation. Le premier, présenté pour obtenir son diplôme, fut rejeté car il ne montrait pas le bon esprit, la bonne attitude à avoir, selon les autorités. En réaction, il a fait ce travail, supposé correspondre à cette bonne attitude, mais de façon totalement exagérée. Ce genre de visage était très nouveau; les Chinois n’étaient pas habitués à voir des expressions exprimées si fortement. Le crâne rasé, également très inhabituel en Chine alors, est aussi important; il est devenu une sorte de prototype des jeunes en révolte. Une protestation subtile, car personne n’était puni pour avoir rasé ses cheveux.

Que serait-il arrivé à ce travail si vous ne l’aviez pas acheté?

En fait, j’ai acheté cette œuvre non pas à son auteur, mais à un autre artiste, Wang Luyan. Ce dernier avait aussi participé à l’exposition de février 1989, dans laquelle il figurait parmi les plus âgés. Il a dit aux autres que cette exposition serait historique et qu’ils devraient conserver leurs œuvres. Les plus jeunes ont répondu que c’était facile à dire pour lui, qui était déjà bien établi, mais qu’eux devaient manger; ils étaient donc d’accord de les vendre au premier venu. Alors Wang Luyan a acheté les créations qu’ils considéraient comme les plus importantes. Cependant, il les a gardées sous son lit, pliées, ou derrière les rideaux au soleil ou encore laissées dans des endroits humides. Beaucoup de ces œuvres des années 80 sont d’ailleurs en assez mauvais état.

Il y a aussi la moquerie, comme dans ce tableau de Shi Xinning qui montre Mao l’air interrogatif devant l’urinoir de Duchamp.

Shi Xinning a d’abord utilisé une photo prise lors d’une exposition agricole. Mao et les autres personnes regardaient des objets liés à l’agriculture, que l’artiste a remplacés par l’urinoir de Duchamp. Il a donc manipulé une photo officielle. Le cadre jaune renforce aussi cette copie, toutes les photos officielles étant encadrées de la sorte. Ce travail date de la fin des années 90 et reste très provocateur. Même aujourd’hui, il ne pourrait être montré en Chine, parce que l’on considérerait que l’œuvre manque de respect à l’égard de Mao. J’ai vu des gens rire devant elle, mais en réalité assez peu. Car il faut connaître Duchamp… Personnellement, je la trouve assez drôle.

Est-ce pour cela que vous l’avez achetée?

Non, pas forcément! Plutôt parce qu’elle illustre l’influence de l’artiste français sur les artistes contemporains chinois, qui ne le connaissaient pourtant qu’à travers des photos noir et blanc publiées dans les magazines. Duchamp n’est jamais venu en Chine et son travail n’était pas enseigné dans les académies d’art.

Shi Xinning se moque de Mao, mais de quelle manière d’après vous?

Pas de façon irrespectueuse, selon moi. Sauf si vous ne connaissez pas le contexte. Car il s’agit tout de même de Mao, curieux, qui regarde un pissoir! De ce point de vue, c’est aussi une lecture amusante de cette peinture.

Mao était le grand leader d’un grand pays; Duchamp, une grande figure de l’art contemporain. D’une certaine manière, les deux se rencontrent. Pour l’artiste, il s’agissait plutôt d’une stratégie. Cette peinture est la première ou deuxième d’une longue série, montrant Mao et Marilyn Monroe, Mao dans un casino, etc. Il a exploité l’idée, peut-être trop loin, pour démystifier Mao. Beaucoup d’artistes ont une attitude double face au Grand Timonier. D’une part, il le tourne en dérision, de l’autre, ils le respectent beaucoup. Seuls les très jeunes artistes n’en ont plus rien à faire de lui.

Dans un autre genre, «Rainbow» (Zeng Fanzhi, 1997) montre ce qui pourrait être une bande de copains ou de collègues, tous en complet, qui portent un masque sur lequel ils rient à gorge déployée. Comment la lire?

Cette peinture montre la nouvelle génération des hommes d’affaires. Comme ils portent un masque, nous ne connaissons pas leur véritable expression. Ils paraissent rire, mais rien n’est moins sûr. L’artiste estime qu’on ne sait pas ce qui se cache derrière leur apparent bonheur. Zeng Fanzhi est devenu un des artistes chinois les plus chers. L’une de ses peintures (The Last Super, ndlr) a été vendue pour plus de 20 millions de dollars.

Pourquoi est-il devenu si cher?

C’est un bon peintre, mais est-ce le meilleur? Peut-être pas. Il a créé un grand attrait pour sa personne, se transformant en star, et en menant une vie de star, portant des vêtements voyants et fantaisistes. Il construit son propre musée. C’est une personne très intéressante, partie de rien. En dix ans, le prix de ses œuvres est passé de quelques dizaines de milliers de dollars à plusieurs millions. Une peinture telle que Rainbow vaut peut-être 7-8 millions. Avant le krach, on disait que ses peintures valaient 1 million par masque. La demande est folle pour ses masques. Pas seulement de collectionneurs chinois qui l’adorent. Le Français François Pinault a aussi commencé à en acheter.

Mao revient souvent, comme encore dans «Chairman Mao in Discussion with the Peasants of Shaoshan» (Yu Youhan, 1999).

Voilà encore une parodie, qui reprend une photographie très connue. Mao, à droite, visite les paysans de Shaoshan, région où il est né. Cependant, l’artiste a ajouté d’autres personnages du régime. La photo a fait la couverture du Time en 1999 à l’occasion des 50 ans de la République populaire, une édition interdite en Chine. Le président Jiang Zemin est placé à gauche, debout avec les paysans. Il tient une tasse de thé, comme le ferait un chauffeur. Cette peinture le disqualifie vraiment. En Chine, on rit devant une telle représentation! Cependant, la rédaction du Time n’avait pas assez de savoir pour comprendre cela. Elle n’a pas réalisé le potentiel explosif de cette peinture d’apparence naïve. C’est très Américain… mais cela montre comment l’humour est difficile à faire passer d’une culture à l’autre.

C’est à Hongkong, et non à Pékin ou à Shanghai, que vous avez choisi de donner vos œuvres. Pourquoi?

Il y a eu beaucoup de discussions, mais à la fin le choix de Hong­kong m’est apparu bien meilleur. La première raison tient à la censure. Je peux en accepter une part, mais je veux en connaître les règles. Sur le continent, personne n’a pu me les expliquer. A Hong­kong, la liberté sera très grande. Deuxième raison, la région dispose vraiment d’une connaissance de l’art contemporain bien plus grande qu’en Chine continentale. Par ailleurs, Hongkong est devenue le centre commercial de l’art contemporain chinois. Elle est située au centre de l’Asie. Les galeries internationales sont désormais présentes ici, ce qui n’était pas le cas il y a cinq ans. Enfin, il y a ce projet de centre d’art contemporain M +, prévu pour 2017, qui accueillera ma collection. Un nouveau musée de classe mondiale.

Uli Sigg interviendra le 24 novembre prochain à l’Université de Lausanne lors d’une conférence autour du thème de la collection organisée par la Plate-forme pôle muséal. Renseignements: www.polemuseal.ch