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A la rencontre des vrais Vikings

Porté par les séries télévisées, l’intérêt pour l’épopée scandinave entre 800 et 1100 va croissant. Le chercheur suédois Anders Winroth démontre dans un ouvrage accessible à quel point la réalité est plus passionnante que le mythe

«Bruit et fureur. Sang, volupté et mort. Voilà mille ans que le Viking est témoin de la fièvre de notre imagination littéraire. Ils ne furent sinon d’aventure ni des héros ni des forbans. Ils furent seulement humains, pleinement humains.» Ces mots de Régis Boyer (1932-2017), grand spécialiste de la question viking, rendent justice à ces aventuriers qui, de York aux côtes baltes en passant par Paris et Rouen, ont marqué leur passage d’un funeste souvenir: «A furore normannorum libera nos, domine!» (De la fureur des Normands, libère-nous Seigneur), imploraient les moines à la vue de ces «langskips» de chêne à proue de dragon.

A l’heure où ces guerriers mythiques tiennent le haut de l'affiche dans des séries qui cartonnent - à l'instar de Vikings, de Michael Hirst, ou de The Last Kingdom, produite par la BBC -, un livre stimulant et tout public donne une idée plus complète de leur épopée, surtout dans un monde francophone où, hormis la Normandie, on aurait tendance à la réduire à une parenthèse barbare. Son auteur, le professeur à l’Université de Yale Anders Winroth, et son préfacier Alban Gautier de l’Université de Caen Normandie, ont répondu à nos questions.

Phénomène paneuropéen

«D’abord ce n’étaient ni des guerriers invincibles, ni des géants. Ils connaissaient la peur et n’étaient pas particulièrement brutaux pour leur époque, affirme Anders Winroth. Je les vois comme des opportunistes réalistes venus chercher les richesses là où elles se trouvaient. Les uns ont ouvert des marchés en Europe orientale, vendant très cher des fourrures à des marchands arabes, les autres ont exploité des terres neuves en Islande, au Groenland et même en Amérique du Nord. D’autres enfin, ou parfois les mêmes, ont pillé les côtes franques ou baltes…»

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Marchand, pilleur, guerrier, paysan: le Scandinave du IXe siècle pouvait donc être tout cela à la fois! «Le phénomène viking est peut-être, après l’empire romain, le tout premier phénomène paneuropéen du Moyen Age, touchant l’ensemble du continent jusqu’à Constantinople, avance Alban Gautier. Un seul exemple pour attester de cette mise en connexion: on a retrouvé à Helgö près de Stockholm une tombe contenant une crosse épiscopale d’Irlande, un récipient copte d’Egypte et une petite statuette de Bouddha en bronze!»

Injection de métal jaune

Paradoxe: en mettant à sac et en pillant des villes, églises et monastères, les Vikings ont remis en circulation l’orfèvrerie d’or et d’argent immobilisée jusque-là dans ces lieux consacrés, tandis que l’Europe est «assoiffée» de métaux précieux. Cette «injection», comme l’écrit Anders Winroth, permet à l’Europe de l’Ouest de rééquilibrer pour un temps sa balance commerciale avec l’Orient, favorisant la frappe de monnaie et donc le commerce. Au demeurant, poursuit Alban Gautier, «il n’y a rien de si extraordinaire à être à la fois guerrier, explorateur et commerçant: voyez les découvreurs du Nouveau Monde!»

Le phénomène viking tient à une organisation politique bien particulière, explique Winroth: «Vu d’aujourd’hui, il nous est difficile d’imaginer ces sociétés sans Etat. En ce temps, aucun roi n’ordonnait à ses sujets de monter sur le bateau pour la saison des raids. Dans la Scandinavie d’alors, les chefs de guerre invitaient leurs futurs hommes de main à un festin. Assis au chaud dans la vaste maison-halle, ils buvaient de l’hydromel, écoutaient le scalde déclamer des poèmes et assistaient à un défilé ostentatoire d’objets précieux: soieries, bracelets, verres… Impressionnés par leur hôte, ils se voyaient remettre des armes. C’est ainsi qu’était scellé un pacte puissant entre le chef et ses hommes: richesses contre une vaillance sans faille, quitte à le payer de sa vie.»

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Le Viking semble s’adapter à tout, d’une vie de chasseur de morses à celle d’un membre du corps d’élite byzantin, pourvu qu’il y ait une vie meilleure à la clé!

Alban Gautier

Aller «nourrir les corbeaux» de sa propre chair, selon un thème classique de la poésie norroise, est-ce bien raisonnable? «Il faut s’imaginer la dureté de la vie en Scandinavie à cette époque, commente Alban Gautier. Quand on est né cadet d’une famille paysanne, et qu’on découvre comment vivent les populations d’Ile de France ou de Rhénanie, on a les yeux qui brillent! C’est pourquoi tant de jeunes hommes rejoignaient ces chefs influents qui leur apportaient nourriture, chauffage et considération. Ils me font d’ailleurs penser aux Suisses de la grande époque du mercenariat. Le Viking semble s’adapter à tout, d’une vie de chasseur de morses à celle d’un membre du corps d’élite byzantin, pourvu qu’il y ait une vie meilleure à la clé!»

Ce pragmatisme va bien sûr de pair avec une religion polythéiste ouverte. Les contacts fréquents des Vikings avec le monde latin et byzantin ont contribué à l’arrivée du christianisme en Scandinavie, qui a longtemps coexisté avec le culte d’Odin avant de s’imposer exclusivement. Particularisme viking, les hommes ou femmes importants étaient enterrés dans un bateau, qu’on recouvrait de terre avec toutes sortes d’objets et d’animaux et même, à ce que raconte un témoin arabe d’un enterrement chez les Varègues de Russie, de jeunes filles esclaves…

Femmes vikings?

Que dire enfin des récentes découvertes archéologiques qui accréditeraient l’idée de guerrières vikings? Réponse prudente, pour ne pas dire normande, des deux spécialistes: «Les femmes guerrières ont marqué l’imaginaire viking (valkyries entre autres) mais les preuves archéologiques ne sont pas claires. Le fait qu’on ait découvert récemment qu’un tombeau rempli d’armes était occupé par une femme ne prouve pas encore qu’il s’agissait d’une guerrière. Cela étant, il apparaît que les personnes qui l’ont enterrée voulaient la présenter comme telle, ce qui prouve déjà qu’une femme portant des armes n’était pas choquant.» Alban Gautier: «On a aussi retrouvé des armes dans des tombeaux d’enfants de quatre ans! Les preuves manquent encore. Ce qui est sûr, c’est que des femmes se sont battues, en tout cas de manière défensive.»

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Qu’est-ce qui finalement a mis un terme à l’épopée viking? Pour l’expert suédois, l’émergence, à partir d’environ 1100, de royaumes toujours plus unifiés a enrayé la dynamique du raid saisonnier et du coup de main. Harald le Sévère rate ainsi sa tentative de conquérir l’Angleterre en 1066 face à une armée saxonne bien constituée, que Guillaume le Conquérant va défaire à son tour quelques semaines plus tard.

La Scandinavie elle-même, avec le Danemark, puis la Norvège et la Suède, va se constituer en Etats monarchiques. «Devenus puissants, ces rois empêchaient ces recrutements de guerriers par des chefs locaux qui auraient constitué un risque pour leur pouvoir. Désormais, la Scandinavie allait devenir une région européenne normale», conclut Anders Winroth.


Leur fiction viking préférée

Anders Winroth: Orm le Rouge du Suédois Frans G. Bengtsson (Actes sud, 2008).

«Un livre qui date (1941) mais son auteur connaissait très bien les sagas islandaises et joue allégrement avec le genre.» Le chercheur avoue par ailleurs qu'il n'est pas un aficionado des séries sur les vikings, car elles lui rappellent trop son travail...

Alban Gautier: Les Vikings, film de 1958 avec Kirk Douglas.

«Les derniers feux du grand Hollywood! J’aime beaucoup moins la série Vikings de Michael Hirst, qui se prétend authentique alors qu’elle est bourrée de clichés. Par exemple, la chronologie de la série est complètement délirante: des personnages ayant vécu à cent ans de distance se rencontrent. Je trouve aussi qu’il y a du voyeurisme dans la violence, avec des scènes de torture malsaines. La série The last Kingdom de la BBC, tirée des écrits inédits en français de Bernard Cornwell, aborde le phénomène viking en Angleterre avec plus de réalisme.»


Anders Winroth, «Au Temps des Vikings», Préface d’Alban Gautier, La Découverte, 310 pages

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