Photographie

Rencontres d’Arles: les dix expos à ne pas manquer

Don McCullin ou Charles Fréger comptent parmi les pépites de cette nouvelle édition

Deuxième édition pour Sam Stourdzé à Arles et 47e pour les Rencontres photographiques. Comme toujours, d’excellentes propositions – dont quelques suisses – et de moins bonnes. La structure de la programmation reste la même que l’année passée: les expositions sont regroupées par trois ou quatre autour d’une thématique ou d’un genre: les nouvelles formes du documentaire, la photographie d’ailleurs, l’après-guerre, les monstres, etc. Mais le contenu a rarement été aussi éclectique. «C’est une réponse à ce qu’est devenu ce festival, une grande machine qui se doit d’être un état des lieux de la photographie actuelle, de sa diversité», défend Sam Stourdzé.

Ce qui frappe surtout, c’est la scénographie. Les tirages accrochés à une cimaise restent majoritaires, mais de nouvelles formes sont expérimentées. Exposition sur des caisses empilées façon entrepôt pour Yann Gross (LT du 7 juillet 2016) ou murs de portraits avec bande-son pour Eamonn Doyle. Concernant les lieux, éternelle source d’inquiétude pour le festival, deux nouveaux sites ont été mis à disposition, un hangar près de la gare et le collège Mistral. L’Atelier mécanique, lui, a fait peau neuve grâce à la fondation Luma et des institutions partenaires organisent des expositions à Avignon, Nîmes et Marseille. En début de semaine d’ouverture enfin, les traditionnelles projections au théâtre antique ont été remplacées par des soirées sur le thème de l’Afrique ou de la littérature. Manière de résister aux sollicitations multiples offertes aux festivaliers et aux touristes, sans compter le football. Une quarantaine d’expositions sont proposées cet été dans le cadre des Rencontres, zoom sur nos dix favorites.

Des looks et des genres

Une femme entreprend un strip-tease, puis se rhabille… en homme. Un marin, cigarette à la bouche, fixe l’objectif d’un air dur. Puis il soulève un bras et croise ses jambes dans une gestuelle parfaitement féminine. Sébastien Lifshitz expose à Arles sa collection sur le travestissement de 1880 à 1980. On y rencontre des hommes aux lèvres peintes, des garçonnes, des transformistes, des Kabuki japonais ou des prisonniers de la deuxième guerre mondiale déguisés pour les besoins d’une pièce de théâtre. On y suit Bambi, l’un des premiers transexuels, de son enfance de petit garçon à sa carrière d’institutrice en s’arrêtant surtout sur sa gloire de jolie blonde. C’est un univers touchant et éclectique dans lequel on pénètre, loin des cabarets et des boas plumes. Une réflexion passionnante, aussi, sur ce qui fait le genre.

Mauvais genre, jusqu’au 25 septembre à l’atelier des Forges, Rencontres photographiques d’Arles.

Voyage en Amazonie

Un entrepôt dans la pénombre, rempli de caisses de bois. Sur chacune, une image brille faiblement, une légende explique. Lauréat du LUMA Rencontres Dummy Book Award 2015, Yann Gross a bénéficié de la publication de son dernier travail et d’une exposition en prime. Entre 2011 et 2015, le Vaudois a longé le fleuve Amazone, de la cordillère des Andes à l’Atlantique. En images, il a questionné les identités et les cultures, les ravages ou les bienfaits de la colonisation. Si les photographies jouent parfois sur les préjugés, le texte dit la complexité. Une jolie «Miss Confraternité amazonienne»? Quelques lignes nous apprennent qu’elle empochera une opération chirurgicale. Le portrait d’un jeune indigène? Il se nomme Hitler parce que c’est «joli» et que le type a quand même fait de grandes choses. Un mignon petit paca arraché à la jungle pour être domestiqué? Il sera avalé dès que sa taille sera jugée suffisante. Bienvenue en Amazonie, derrière l’épaisseur des feuillages et des clichés.

Yann Gross: The jungle show, au Magasin électrique jusqu’au 25 septembre 2016.

Lady Liberty en coulisses

Auguste Bartholdi l’avait d’abord proposée au khédive d’Egypte pour orner le canal de Suez. Puis elle fut recyclée afin de célébrer le centième anniversaire de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis. Avec quelques dessins, peintures et de nombreuses photographies, l’exposition Lady Liberty retrace l’histoire de la statue de la Liberté, finalement inaugurée le 4 juillet 1884 à New York. Promotion du projet, diverses étapes de la construction dans les ateliers parisiens, exposition de la tête à l’Exposition universelle de 1878 ou voyage outre-Atlantique sont documentés. La dernière partie de l’exposition présente quelques caricatures, comic’s ou œuvres d’art citant la dame au flambeau.

Lady Liberty, jusqu’au 11 septembre au Musée Arles antique.

Des champs et des batailles

Des paysages. Certains grandioses, falaises ou canyons. D’autres bucoliques, quelques arbres plantés au milieu des champs. Des villes encore, beaucoup plus rares. Les images racontent la beauté de la nature, la diversité de ses décors. Les longues légendes qui les accompagnent, disent la mort: statistiques des soldats tués au combat, témoignages affreux des rescapés. Depuis treize ans, Yan Morvan arpente le globe sur la trace d’anciens conflits. Fin 2015, il a publié une somme de 430 photographies et 4,460 kg chez Photosynthèses (LT du 19 décembre 2015). Une partie de cet immense travail, réalisé à la chambre, est exposée cet été à Arles. De Sebastopol à Solferino, du siège de Constantinople à celui de Misrata, les conflits et les images traversent les siècles et les continents. Les guerres et les hommes passent, les paysages restent. Ci-dessus, la bataille du Canyon de Chelly, en janvier 1864.

Yan Morvan: Après la guerre, jusqu’au 11 septembre à la Chapelle Saint-Laurent.

Les jolis rites japonais

Il s’est fait connaître par son très beau travail sur les figures des carnavals européens. Charles Fréger a poursuivi l’exercice avec les personnages rituels japonais. Il y a des hommes paons ou dragons, des créatures grotesques ou menaçantes, des pénis géants, des costumes en paille et des couleurs éclatantes. Chacun est photographié seul ou en petit groupe, devant un paysage, loin de la foule de villageois qui se presse d’ordinaire à ces cérémonies. C’est à la fois gai et étrange, doux et onirique. «Chez Charles Fréger, la sérialité introduit toujours une dimension poétique. Rien à voir avec l’école allemande!» estime Sam Stourdzé, directeur des Rencontres photographiques. Au centre de l’exposition, une très belle carte dessinée situe chacune des figures dans l’Archipel. «La plupart des récits qui accompagnent ces rituels rappellent l’importance de la famille et de la communauté, loin de l’inversion des codes de notre carnaval», souligne l’artiste.

Charles Fréger: Yokainoshima, jusqu’au 28 août à l’Eglise des trinitaires.

Dans les rues de Dublin

C’est une exposition ambiance. D’abord, il y a une bande-son – signée Sweeney et Donohoe. Puis des photographies tapissées sur les murs ou collées sur des caisses de bois formant une épaisse cloison au centre de la pièce. Parfois, une caisse manque et c’est une fenêtre sur l’image située derrière. Les échelles et les teintes varient – couleur ou noir et blanc – mais le sujet est toujours le même: les passants de quelques rues de Dublin. Eamonn Doyle joue avec les lignes de la ville et les courbes des silhouettes, il s’attarde sur un chapeau, un dos, un visage ou une démarche. En quelques clichés, il créé une ambiance, amène une tension. Le public défile lui aussi et se demande qui sont ces gens qui lui font face et vers quel destin ils vont.

Eamonn Doyle: End, jusqu’au 25 septembre à l’espace Van Gogh.

Le monde sur les épaules

Don McCullin a couvert la plupart des conflits du XXe siècle. Il est célébré pour ses images impitoyables de guerre ou de famine, du Proche-Orient au Vietnam en passant par le Bihar. Mais ce ne sont pas ces reportages que les Rencontres d’Arles ont choisi d’afficher. L’exposition pensée par Simon Baker se concentre sur tout le reste: premiers portraits de gangs londoniens, qui lanceront la carrière du Britannique, reportage sur la construction du mur de Berlin, qui le fera embaucher par «The Observer» et travail au long cours sur la «guerre sociale» qui ravage l’Angleterre. Chaque fois qu’il revient au pays, McCullin photographie les pauvres du Nord, les SDF de la capitale, la crasse qui pèse sur les vêtements et le cœur. A 80 ans, l’homme est retourné en Syrie, mais il promène surtout son appareil dans les paysages du Somerset où il réside. Même là, la noirceur est de rigueur.

Don McCullin: Looking beyond the edge, jusqu’au 28 août à l’église Sainte-Anne.

Le hangar à histoires

Arles possède un patrimoine conséquent. Arènes romaines, théâtre antique, églises magnifiques… et halle Lustucru. Conçue dans les anciens ateliers Eiffel pour orner le Grand Palais de l’Exposition coloniale de Marseille en 1906, elle a ensuite servi d’entrepôt militaire puis, déplacée à Arles, de hangar à riz et enfin de site de stockage pour l’usine Lustucru. Plusieurs fois menacée de destruction, elle étale ses 4500 m² à proximité du Rhône. Stéphanie Solinas évoque son histoire à travers une formidable installation, faite de photographies, de lettres, d’objets récupérés, de plans ou de coupures de journaux. Pour compléter sa quête, la jeune femme a invité 13 personnes – botaniste, conservateur des archives, ancien salarié de Lustucru, médium… – à évoquer le site à partir d’un cliché. La rencontre, organisée à la salle des fêtes d’Arles et filmée depuis le plafond, est projetée au rez-de-chaussée du cloître Saint-Trophime. Où l’on voit des gens discuter par petits groupes, aller et venir vers le buffet, où l’on capte des bribes de conversation. Un ballet fascinant de simplicité.

Stéphanie Solinas: La méthode des lieux, jusqu’au 28 août au cloître Saint-Trophime.

Les bourdes créatrices

C’est un joyeux bazar. Il y a des piles de livres insérées dans des piles de pavés, des photographies de chiens pliées de telle sorte à leur couper les pattes (image ci-dessus: Ruth van Beek, The Levitators), une valise pour armes à feu remplie de charcuterie, l’image d’une cascade se terminant en robe de mariée ou encore de très beaux portraits roses-violets réalisés avec un appareil numérique en fin de course. Le commissaire Erik Kessels, habitué des Rencontres, a collecté des œuvres nées du hasard, de bévues ou d’imperfections, dans un monde qui appelle sans cesse à l’excellence. L’exposition découle d’un manuel au sous-titre éloquent: «Comment transformer ses erreurs en idées géniales pour se planter en beauté». C’est léger, drôle… et rassurant.

Parfaites imperfections, jusqu’au 25 septembre au Palais de l’Archevêché.

Sur l’avortement

C’est une exposition sombre, mais nécessaire. Un travail au long cours mené par Laia Abril sur l’avortement et les conséquences de son interdiction à travers le globe et les époques. Portraits et témoignages de femmes ayant eu recours à une interruption de grossesse, histoires de médecins dénoncés ou dénonciateurs, publicités ambiguës, objets de toutes sortes servant aux avortements clandestins… L’inventaire fait froid dans le dos. Il est le premier chapitre d’une recherche consacrée par l’artiste espagnole à la misogynie, «parce que ce sujet est utilisé partout, par les hommes, la société et les religions, pour contrôler les femmes».

Laia Abril: Histoire de la misogynie – Chapitre Un: De l’avortement, jusqu’au 25 septembre au Magasin électrique.

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