Pour sa première année à la tête des Rencontres de la photographie, Christoph Wiesner a récupéré une dizaine d’expositions de l’édition 2020 annulée, qui aurait dû être la dernière de Sam Stourdzé, l’ancien directeur du Musée de l’Elysée. Et il en a ajouté une dizaine d’autres pour former un ensemble parfaitement équilibré, explorant à la fois le passé et l’avenir du médium photographique, entre installations contemporaines entremêlant plusieurs supports et accrochages patrimoniaux.

Ces expositions ont été réparties en quatre sections pensées comme des séquences. Identités/Fluidités est la plus importante, et elle a le mérite d’entrer en résonance avec les débats de société actuels. Parmi les six propositions réunies au sein de ce corpus thématique, Masculinités, qui occupe l’essentiel de la Mécanique générale, ancienne friche industrielle transformée en centre d’art contemporain par la Fondation Luma, fait office de blockbuster. Produite par le Barbican Centre de Londres, elle explore en six chapitres et à travers le travail de 55 artistes – dont une vingtaine de femmes – la question de la représentation du corps masculin.

Pour en finir avec la virilité

«Mon but était de montrer comment les masculinités ont été socialement construites à travers la photographie dès les années 1960», résume la commissaire Alona Pardo, expliquant qu’il était important d’adopter une perspective féminine afin d’inverser le modèle canonique de l’homme mettant en scène des femmes. Et d’affirmer que «les hommes ont eux aussi besoin d’être libérés d’un certain type de représentation».

L’important était aussi, pour la curatrice du Barbican, de se détourner d’un modèle purement occidental et d’interroger la notion de masculinité dans d’autres cultures – ainsi Sunil Gupta, s’intéressant à la communauté gay indienne, condamnée à la clandestinité dans un pays où le mâle ultime reste le play-boy des comédies musicales bollywoodiennes. Mais logiquement, c’est l’homme blanc occidental cisgenre qui est au cœur de l’expo puisqu’il reste l’archétype masculin, d’autant plus viril lorsqu’il est soldat, cow-boy ou bodybuilder… Autant de représentations qui permettent parfois aux artistes de jouer avec l’homo-érotisme inhérent à l’amitié masculine, à l’instar des militaires israéliens photographiés par Adi Nes.

Alona Pardo montre dans un autre chapitre à quel point le pouvoir a longtemps façonné l’image de l’homme sans être remis en question. A l’approche des élections américaines de 1976, Richard Avedon s’est par exemple intéressé à l’antichambre du pouvoir, photographiant les personnes les plus puissantes du monde politique ou de la société civile. Ses portraits forment une mosaïque dominée par l’homme blanc: les femmes, comme d’autres types de masculinités marginaux, sont quasiment absentes.

L’homosexualité à la télévision

Même chose avec les clichés pris au début des années 1980 par Karen Knorr dans des Gentlemen’s Clubs britanniques: le seul Noir qu’on y voit est un serveur. Dès lors, de nombreux photographes ont choisi de s’atteler à la déconstruction de ce modèle, qui en travaillant dans des communautés marginalisées ou des minorités ethniques, qui en révélant la part de féminité ou de vulnérabilité de l’homme. Ce sont ces travaux qui font tout l’intérêt de Masculinités.

Pour compléter l’exposition, proposition a été faite au réalisateur Sébastien Lifshitz, qui a récemment signé un bouleversant documentaire sur une fille enfermée dans un corps de garçon (Petite Fille), de plonger dans les archives de l’INA afin de mettre en lumière l’évolution de la représentation de l’homosexualité à la télévision. Alors que jusque dans les années 1960 dominait le cliché de la folle flamboyante, il montre dans Garçons sensibles comment l’avènement du reportage réalisé dans la rue, alors que la télévision restait enfermée dans les studios, a peu à peu vu l’homosexualité apparaître. Et alors qu’elle était en train de se banaliser, le sida a tragiquement fait irruption.

Pluralité de la culture noire

Magnifiquement mise en valeur par les vastes espaces de l’église Sainte-Anne, The New Black Vanguard apparaît comme un autre prolongement de Masculinités, qui, dans un chapitre, s’intéresse à «la complexité de l’expérience des hommes noirs». Réunissant le travail d’une quinzaine de photographes faisant parfois œuvre d’activiste, dont la Suissesse Namsa Leuba, l’exposition montre comment, aux confins de l’art et de la mode, les corps noirs sont désormais révélés dans leur pluralité, là où ils ont longtemps obéi à un certain nombre de stéréotypes.

La Londonienne Nadine Ijewere résume parfaitement les enjeux qui sont au cœur de The New Black Vanguard: «Je tiens à montrer que la beauté ne se résume pas à un standard universel unique.» D’origine nigériane, elle montre dans son travail la multiplicité des peaux noires, tout en luttant contre une longue tradition d’appropriation culturelle. La plupart des images visibles dans l’exposition ont été publiées dans des revues de mode ou des magazines branchés, qui, les premiers, se sont ouverts à d’autres types de représentations. Les images de l’Américaine Dana Scruggs rappellent notamment la manière dont Jean-Paul Goude avait fait de Grace Jones, dans les années 1980, une déesse grecque. Comme une affirmation que le corps noir, souvent traité de manière post-coloniale ou documentaire, peut aussi être source d’abstraction.

A partir de la fin de la décennie suivante apparaîtront les premières publications spécifiquement dédiées à la culture noire. Celles-ci permettront à la diaspora de se la réapproprier, alors que jusque-là dominait le regard des artistes afro-américains. Né en 1994 au Nigeria, Stephen Tayo y voit quelque chose de forcément politique: «Partout dans le monde, la nouvelle génération veut croire en son art et promouvoir ce qu’elle aime… On rencontre beaucoup de jeunes qui cherchent à élever les consciences – dans la musique, la mode ou la technologie – et à encourager la liberté.»

«Masculinités – La libération par la photographie», Mécanique générale; «Sébastien Lifshitz – Garçons sensibles», Mécanique générale; «The New Black Vanguard – Photographie entre art et mode», Eglise Sainte-Anne.

52e Rencontres de la photographie d’Arles, jusqu’au 26 septembre.