Evénement

«Ces Rencontres doivent être une fête de l’intelligence»

Boualem Sansal, Petros Markaris, Erri de Luca: la 49e édition des Rencontres internationales de Genève qui s’ouvre lundi interroge le pouvoir de la fiction. Président de ce grand rendez-vous, l’historien genevois Michel Porret en éclaire les enjeux

Des moustaches et des lorgnons, des hauts-de-forme sur des têtes bien faites. La guerre vient de finir, l’Europe respire mal mais mieux, et Genève joue les poumons.

En cette année 1946, le philosophe hongrois George Lukacs, Julien Benda, auteur admiré de La Trahison des clercs, mais aussi l’incandescent Georges Bernanos se pressent autour de Denis de Rougemont. S’ils font grincer les amphithéâtres, c’est que les premières Rencontres internationales de Genève les appellent. L’objet de leurs réflexions? L’esprit européen. Il est à l’époque d’une actualité brûlante, il l’est toujours à vrai dire.

Depuis, le monde a changé de visage, de vitesse et de ligne de faille. Mais les Rencontres internationales qui courent de lundi à jeudi se proposent toujours de vivifier le débat intellectuel. Professeur d’histoire à l’Université de Genève, spécialiste des Lumières notamment, le Genevois Michel Porret préside à leur destin depuis 2015.

Lecteur gargantuesque de BD comme de romans, d’essais savants comme d’archives judiciaires, il a voulu consacrer cette 49e édition au pouvoir de révélation de la littérature. Ses invités ont de l’allure, à commencer par l’écrivain algérien Boualem Sansal, auteur de 2084, dont la conférence promet de captiver ce lundi.

– Le Temps: D’où vient l’idée de ces Rencontres internationales?

– Michel Porret: C’est un fruit de la Guerre froide. Des intellectuels libéraux genevois ont estimé que Genève pouvait jouer un rôle de médiation culturelle et politique. L’idée était de réconcilier la famille européenne divisée entre l’Est et l’Ouest, de permettre à des penseurs des deux blocs de débattre. Les premières Rencontres s’apparentaient à une messe de réconciliation, elles s’étendaient sur une dizaine de jours, s’enrichissaient de concerts et de spectacles.

– A qui étaient-elles destinées?

– Aux élites économiques, intellectuelles et politiques de la cité dont le dénominateur commun était le cosmopolitisme et l’intérêt pour les sciences humaines. Les Rencontres s’adressent aussi au personnel des organisations internationales. Ce public forme ce que j’appellerais un club d’hommes de bonne volonté.

– La littérature est le thème de cette 49e édition. Pourquoi?

– En tant qu’historien, je suis persuadé que les écrivains ont des intuitions qui éclairent l’histoire d’une société, qu’à cet égard ils sont au moins aussi pertinents que nous, spécialistes des sciences humaines. Les historiens ont besoin de la fiction, non parce qu’elle refléterait le réel dans un souci de mimesis, mais parce qu’elle désigne des problèmes. Je me suis intéressé dans le cadre d’un dictionnaire que nous venons de publier sur les utopies à 2084 de Boualem Sansal. Il s’agit là de ce qu’on appelle une dystopie, soit une projection cauchemardesque de notre futur. Je ne sais pas s’il y a un livre aussi achevé sur la catastrophe de l’islamisme radical.

– Cette programmation qui se veut exigeante et grand public aurait-elle aussi valeur de manifeste?

– Absolument. Inviter le Grec Petro Markaris, star du roman policier, Erri de Luca, l’auteur merveilleux de Montedidio, mais aussi la Québécoise Kim Thuy, c’est proposer une ligne moins spécialisée et rappeler que ces Rencontres sont ouvertes à tous les esprits curieux. Mais cette édition a une autre dimension. Les sciences humaines sont souvent décriées, certains vont jusqu’à parler de l’inutilité de la littérature. Cette programmation est aussi une défense de l’inutile. Les courbes de l’économie ne peuvent pas être notre seul horizon.

– Qu’est-ce qui fait l’esprit des Rencontres aujourd’hui?

– Un humanisme critique.

– C’est-à-dire?

– Les conférences sont abritées par l’Université, mais la dramaturgie de la soirée ne se plie en rien à l’exigence de neutralité qui a cours généralement dans un amphithéâtre. Ici, chaque spectateur est libre de prendre la parole après que l’invité s’est exprimé, dans le cadre de la table ronde qui suit son intervention. Je voudrais que ces échanges soient une fête de l’intelligence. Et persuader les jeunes que ce moment leur est aussi destiné. Nous avons passé un accord avec des Collèges, une quarantaine de collégiens se sont inscrits, c’est un début.

– A une époque, les Rencontres donnaient lieu à des actes. Comment assurer une diffusion à vos débats aujourd’hui?

– Ils ont longtemps nourri de gros volumes de 300 à 400 pages édités à La Baconnière. On a arrêté de le faire, parce que leur impact était très relatif. En revanche, nous diffusons toutes les conférences sur notre site. Celle que Robert Badinter a donnée l’automne passé sur le thème «le terrorisme et la loi» a été incroyablement relayée. Il faut dire qu’il a terminé son allocution avec ces mots: «Vous êtes condamné à vivre avec le terrorisme.» Deux jours plus tard il y avait les attentats du Bataclan. Son propos a pris évidemment tout son sens.

– Le modèle Rencontres internationales a fait florès. Ce genre de rendez-vous se multiplie. Qu’est-ce qui vous distingue?

– L’humanisme critique, c’est-à-dire l’invitation faite à chacun de prendre position. Je suis persuadé aussi qu’on peut intéresser un large public avec des problématiques culturelles, dont les vecteurs sont la BD, le roman ou l’image au sens large.


49e Rencontres internationales de Genève, du 26 au 29 septembre; http://www.rencontres-int-geneve.ch/

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