C’est à un jet de pierre de Lausanne – ou presque. Il suffit de prendre le bateau à Ouchy et de faire la traversée du lac pour se retrouver à Evian, où le funiculaire vous attend pour monter à la Grange au Lac. Et là, sur les hauteurs de la ville d’eau française, vous marchez quelques pas pour vous promener dans un bois, à proximité de l’Hôtel Royal, pour découvrir la fameuse grange aux concerts. Une salle de 1200 places, emmitouflée dans les mélèzes.

«C’est une salle vivante, une salle qui craque, qui sent le bois, qui nous porte quand on joue sur scène», s’exclame François Kieffer, violoncelliste du Quatuor Modigliani. Il n’est pas le seul à être pareillement enthousiaste. «Même si la salle est grande, avec ses 1200 places, on a le sentiment d’une proximité avec les artistes, dit Laurent Marfaing, l’altiste du quatuor. Elle inspire la sérénité. C’est un endroit assez sobre et élégant à la fois.» Depuis 2014, le Quatuor Modigliani a relancé les Rencontres Musicales d’Evian. Piano, voix, musique de chambre, soirées d’orchestre, y compris avec des danseurs: le festival, qui avait connu une période d’assoupissement, connaît un nouvel essor très prometteur.

Une acoustique étonnante

Fondé il y a quarante ans sous l’impulsion d’Antoine Riboud (lequel fut président du groupe Danone), le festival a connu une riche histoire. Les premiers concerts avaient lieu au Théâtre du Casino, au cœur de la ville, en face du lac Léman. Mais cette salle de 300 places (où les jeunes musiciens des Rencontres Musicales se produisent aujourd’hui en matinée à 11 heures) est devenue trop petite pour une manifestation au rayonnement toujours plus grand. Au début des années 1990, Antoine Riboud demandait à l’architecte Patrick Bouchain de concevoir une salle destinée à son ami Mstislav Rostropovitch, entre-temps nommé directeur du festival.

Patrick Bouchain s’en souvient comme si c’était hier. «Cette salle a été construite en 1993, avec un budget très bas, en six mois seulement! Rostropovitch m’avait donné l’exemple de la salle de Yehudi Menuhin à Gstaad. Je suis allé à Gstaad pour m’apercevoir qu’il s’agissait d’une tente – ou d’une toile –, et qu’à l’intérieur de cette toile, il y avait une conque en bois, ce qui posait des problèmes acoustiques. J’ai dit à Antoine Riboud que ça ne pouvait pas fonctionner!» D’où l’idée de construire un bâtiment très fin, inspiré du Théâtre du Jorat à Mézières, qui utilise différentes natures de bois, «fendus, sciés ou rabotés», y compris de l’aggloméré, bénéfiques à l’acoustique. Seul bémol: les piverts font des trous pour se nicher à l’hiver; un oiseau s’immisce parfois dans l'un de ces trous pendant les concerts d’été. «Et on n’arrive pas à le sortir!»

Plus de vingt ans après, on loue toujours les qualités acoustiques de cette salle, qui ne paie pas de mine de l’extérieur (on dirait une grande cabane champêtre!), mais qui déploie une atmosphère intimiste et spacieuse à l’intérieur (avec ses lustres Murano). «Ce qui fait plaisir, c’est quand on voit les témoignages des musiciens, dit François Kieffer. Ils ont tous envie de rester. Ils sont heureux quand ils sont là.» D’autant qu’ils sont logés dans des chambres cinq étoiles à l’Hôtel Royal et peuvent accéder aux salles de séminaire d’ordinaire réservées à des congrès.

«C’est ma petite salle de répétition», ironise Loïc Rio, second violon du Quatuor Modigliani. Imaginez un espace aux hauts plafonds, pourvu de baies vitrées. Vue imprenable sur le lac, gazon dru et millimétré. C’est là que le Quatuor Modigliani travaille ou que Saburo Teshigawara et ses danseurs se sont exercés en vue de leur spectacle à la Grange au Lac. «Il y a ce grand décalage entre le côté «luxe» de l’hôtel et le côté très simple, très frugal de la salle de concerts», commente François Kieffer. Du reste, les tarifs pratiqués aux Rencontres Musicales se veulent accessibles à tous. «Vous pouvez assister à un récital de piano pour quelque 60 euros en première catégorie, alors qu’on paie deux ou trois fois plus ailleurs.»

Les sonorités magiques d’Arcadi Volodos

A ce propos, le pianiste russe Arcadi Volodos a fait vive impression mardi soir à la Grange au Lac. La beauté de son toucher, la palette de couleurs, sa façon de modeler le son, toujours rond, jamais dur, avec une respiration souple, élastique, tordent le cou à sa réputation de virtuose tapageur. Les Papillons n’ont peut-être pas la fébrilité du jeune Schumann, mais Arcadi Volodos ose prendre son temps: il y invente des sonorités magiques. Les Intermezzi opus 117 de Brahms sont d’une étoffe de velours généreuse (à nouveau ces phrasés étirés), tandis que la Sonate en la majeur D 959 de Schubert, si elle souffre de quelques phrases distendues (et d’un «Andantino» qui traîne un peu) réserve quelques très beaux moments, notamment dans le «Rondo» final. Cette façon de faire chanter le piano n’est pas donnée à tous.

Mercredi soir, Saburo Teshigawara donnait à voir ses chorégraphies sur La Création du Monde de Milhaud et Le Tombeau de Couperin de Ravel. L’Orchestre des Pays de Savoie sous la direction de Nicolas Chalvin séduit par ses timbres clairs et transparents dans Ravel, plus gras et granuleux dans Milhaud. Le plus intéressant, c’est lorsque Teshigawara intervient lui-même en scène au côté d’une merveilleuse danseuse (Rihoko Sato) dans Le Tombeau de Couperin. Une chorégraphie fondée sur des symétries et dissymétries, désarticulée et harmonieuse à la fois. Renaud Capuçon entrait enfin sur le plateau pour Le Boeuf sur le toit de Milhaud. Le violoniste français fait ressortir les discordances (volontaires!) de la partition. Il joue sur les frottements harmoniques, avant d’entrer dans un registre plus intimiste, avec une Méditation de Thaïs lyrique et melliflue jouée en bis et la belle Mélodie d’Orphée de Gluck interprétée à nu, sans accompagnement orchestral.

Ce samedi encore, le Quatuor Modigliani prendra le chemin de la scène avec la clarinettiste Sabine Meyer et d’autres musiciens germaniques pour un match amical France-Allemagne qui s’annonce palpitant dans l’Octuor de Schubert.


Rencontres Musicales d’Evian, jusqu’au 10 juillet.  www.rencontres-musicales-evian.fr