Cinéma

Rencontres avec des femmes remarquables dans «#Female Pleasure»

Issues de cinq traditions religieuses et culturelles fondées sur la misogynie, cinq femmes courageuses se battent pour l’émancipation sexuelle et l’égalité. Ce documentaire attise une saine colère contre l’obscurantisme patriarcal

Le film commence par montrer quelques-unes de ces pubs qui avilissent les murs des villes et les pages des magazines. Pour vendre vêtements ou bagnoles, elles exhibent des femmes dénudées, asservies, humiliées par des hommes habillés. Un harem de nudistes entoure un battant élégant et viril. Sur le sol, rabaissée au rang de table basse, une odalisque en string s’offre prosternée à son maître en costard trois pièces. Une belle plante au décolleté généreux est clouée au sol par la matraque d’un policier…

Ces scènes concentrent en elles le regard que la moitié la plus velue de l’humanité porte depuis la nuit des temps sur les femmes. Elles déterminent #Female Pleasure. Barbara Miller signe «un plaidoyer pour le droit à l’autodétermination et une sexualité épanouie pour les femmes» à travers cinq portraits liés aux cinq grandes religions ou cultures. Car christianisme, islam, judaïsme, bouddhisme et brahmanisme s’accordent sur le principe que «le corps de la femme est la source du mal, de la honte, du péché dans le monde».

Préceptes patriarcaux

Cinq citations extraites des grands textes sacrés ponctuent le film. Le Coran rappelle que les hommes ont tout pouvoir sur les femmes. Le bouddhisme chinois diabolise le corps de la femme. Tous les matins, les juifs remercient Dieu de ne pas être nés femmes. Et la Bible assène cette révélation de misogynie mystique: «J’ai trouvé plus amère que la mort la femme dont le cœur est un piège»…

Ces préceptes patriarcaux immémoriaux ont «totalement infusé notre culture, notamment les images publicitaires avec leur violence à l’encontre des femmes, ou le porno mainstream sur internet, dans lequel le clitoris n’existe pas, dénonce Barbara Miller. Tout est mis en place pour l’orgasme masculin. Aujourd’hui encore, les femmes n’ont pas droit à la jouissance. Ravaler la femme au rang d’objet sexuel, c’est nier son droit à l’autodétermination, s’assurer que les enfants sont de celui qui possède ce corps. C’est triste de voir que c’est encore une réalité au XXIe siècle.»

Pour témoigner de la domination masculine, la documentariste zurichoise a choisi cinq femmes qui ont le courage de casser les tabous sur la sexualité dans leur culture et qui, ayant déjà pris la parole, savent les pressions, les dangers et les menaces de mort impliquées par leurs prises de position. Deborah Feldman, Leyla Hussein, Rokudenashiko, Vithika Yadav et Doris Wagner ont répondu présent.

Glaces phalloïdes

Deborah Feldman a grandi dans un milieu juif ultraorthodoxe de Brooklyn, dans lequel les femmes sont considérées comme de simples «pondeuses». Mariée de force avec un inconnu à l’âge de 17 ans, elle trouve la force de rompre avec sa communauté. Le retour de flamme est terrible. La famille apostasiée se déchaîne contre elle sur les réseaux sociaux, l’accuse d’être une fauteuse d’holocauste, «pire que Goebbels». Exilée à Berlin, elle pose nue dans la rivière couverte d’un talit, ce châle exclusivement réservé aux hommes, dans une pose alliant la grâce à la profanation. Pour Barbara Miller, il s’agit moins d’un sacrilège que d’une revendication: trouver la paix avec son propre corps et admettre que les femmes ont le droit de toucher aux choses sacrées comme la Torah et accéder au rabbinat.

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Née à Mogadiscio dans une famille musulmane privilégiée, Leyla Hussein a été excisée à l’âge de 7 ans. Depuis, elle milite contre cette mutilation génitale. Il arrive qu’elle se fasse cracher dessus ou frapper dans la rue. Dans une galerie, elle a fabriqué un vagin géant en pâte à modeler. Au couteau, à la cisaille, elle charcute la sculpture, fouille la chair, coupe le clitoris, procède à l’ablation des lèvres. La poignée de jeunes musulmans qui assistent au happening sauvage pâlissent à vue d’œil. Dessillés, ils renient la pratique barbare.

Au Japon, la joyeuse Rokudenashiko a risqué 2 ans de prison pour avoir créé l’art vaginal: elle a pris une empreinte numérique de son sexe, elle en fait des moulages qu’elle transforme en figurines amusantes et petits paysages naïfs. Dix policiers ont fait irruption chez elle pour la menotter. Car dans la société japonaise, le principe du yang l’emporte sur celui du yin. Les mangas de pédopornographie sont en vente libre. Dans un drugstore, l’artiste vaginale tripote d’immondes gadgets masturbatoires pour salary men tendus. Une célébration du phallus rassemble une foule immense, les enfants sucent des glaces phalloïdes. Mais interrogée dans un micro-trottoir sur l’affaire Rokudenashiko, une passante se récrie avec un rire hystérique: «Je n’ose pas en parler, j’ai trop honte!»

Dire «Je t’aime»

En Inde, avoir une fille est une malédiction et nombre de nouvelles-nées paient de leur vie cette aberration obscurantiste. Harcelée et agressée comme la plupart des femmes indiennes, Vithika Yadav a riposté en créant «Love Matters», une plateforme d’éducation sexuelle offrant une alternative à la pornographie d’internet. Dans la rue, elle tient tête à un vieux sage pour lequel l’amour (et l’homosexualité aussi…) est une exportation de l’Occident, et apprend aux passants à dire «Je t’aime» à leur partenaire.

Les méchants pourraient dire que l’Allemande Doris Wagner a cherché les ennuis puisqu’elle est entrée dans les ordres. Elle pensait épouser chastement Jésus-Christ, le Père Burkhard l’a violée à plusieurs reprises. Lorsqu’elle s’en est ouverte à la Mère supérieure, celle-ci s’est mise en colère contre elle avant de lui dire: «Je te pardonne»… C’est la façon dont la hiérarchie a réagi qui interpelle Barbara Miller: «Tu es une femme: c’est de ta faute. Le corps de la femme est responsable.» Doris Wagner est retournée dans le monde, elle vit heureuse, mariée et mère. Elle a écrit au pape François. «Après avoir entendu parler de notre film, un cardinal a accepté de la rencontrer. Le courage permet de faire évoluer les situations.» Et Rokudenashiko de filer sur l’eau, hilare et libre, dans son kayak vaginoïde jaune.


#Female Pleasure, de Barbara Miller (Suisse, Allemagne, France, 2018), 1h37.

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