Rencontre avec des hommes et des femmes remarquables

Projeté ces jours à Genève et Lausanne, le documentaire «En quête de sens» casse la baraque avec une diffusion «alternative». Un mélange désarmant de naïveté et de sagesse universelle

Pas un seul article dans la grande presse recensé depuis la sortie en France il y a quatre mois. Pas la moindre validation par un festival. Deux jeunes coréalisateurs inconnus au bataillon et en vedette, juste quelques «suspects habituels» du documentaire engagé. En l’absence de distributeur suisse, des projections organisées à la va-vite par les salles elles-mêmes. On peut arrêter là, voilà qui n’incitait guère à se précipiter! Et pourtant… Faisant fi des voies habituelles, En quête de sens est un film en train de se forger une sacrée réputation via Internet et les réseaux associatifs. A l’affiche dans une seule salle parisienne depuis le 28 janvier (L’Entrepôt, dans le XIVe), il s’est répandu en province comme une traînée de poudre pour dépasser à ce jour les 70 000 entrées. Un nouveau cas d’école?

Deux copains face au monde

Tout cela, on l’a découvert seulement après avoir visionné la chose. Expérience étonnante. Autant mettre d’emblée au rancart toutes les définitions usuelles d’un «bon film», oublier vos exigences de qualité artistique ou de rigueur scientifique. A l’image de son titre, En quête de sens paraît tour à tour mal fichu, naïf, énervant, intéressant, attachant, revigorant. Bref, on y entre dubitatif pour en sortir enchanté! Pas tout le monde, bien sûr. Mais les commentaires rageurs sur la Toile se limitent à 1-2% tandis que les fans l’emportent largement, avec un score quasi stalinien! Quelle grosse production franco-hollywoodienne, quelle petite production helvétique peuvent prétendre à un tel taux de satisfaction?

La première qualité du film de Nathanaël Coste et Marc de La Ménardière est sans doute cette naïveté même, transformée en cohérence. Au début de l’aventure étaient deux copains d’école qui s’étaient perdus de vue: l’un géographe bricolant des documentaires depuis une décennie et venant d’achever un film sur la gestion de l’eau en Inde; l’autre sorti d’une école de commerce et devenu employé d’une multinationale (Danone) vendant de l’eau minérale française aux Américains. Après s’être revus en septembre 2008, dans l’ambiance new-yorkaise d’une veille de crise financière, le précaire quitte l’hédoniste en lui laissant quelques documentaires inquiétants à visionner: The Corporation, Notre Pain quotidien, etc. Ce que ce dernier finit par faire à la faveur d’un accident qui l’immobilise chez lui. La conscience remuée, il part retrouver son ami dans un festival en Inde.

C’est là qu’ils décident de s’embarquer dans un projet commun: un film à la recherche de sens dans un monde clairement détraqué, qui aurait une chance de parler à tous ceux un jour rattrapés par cette interrogation et qui s’écrirait au fur et à mesure de leurs rencontres. Inutile de chercher plus loin la raison de l’apparence foutraque du résultat, commencé sans scénario ni budget, avec une caméra de qualité douteuse. Au début, la candeur de Marc, intervieweur à l’écran, saute plus aux yeux que la pertinence de plans touristiques insérés au petit bonheur la chance. Mais la parole de la formidable Vandana Shiva (La vie n’est pas une marchandise), figure clé de la lutte contre la marchandisation du vivant, met déjà le film sur de meilleurs rails. Et cela va en s’améliorant, dérives comprises.

Alors qu’on semble parti vers un nouveau Solutions locales pour un désordre global (Coline Serreau, 2010) avec l’incontournable pionnier de l’agro-écologie Pierre Rabhi (Vers la sobriété heureuse), le film bifurque en effet, suite à une visite à l’historien des religions Frédéric Lenoir et à la faveur d’un voyage en Amérique, vers des questions plus épineuses de spiritualité et de bien-être personnel. Et si tout était finalement lié, interconnecté? Si le guérisseur aztèque (José Luis Tenoch Perez) et la psychologue américaine (Cassandra Vieten), la directrice d’un centre de méditation au Guatemala (Chaty Secaira) et l’astrophysicien d’origine asiatique (Trinh Xuan Thuan) ne disaient au fond qu’une seule et même chose?

La faute à Descartes

A les entendre, nous sommes arrivés à un tournant de l’histoire de l’humanité. La civilisation occidentale approche de son point de rupture, dû à une déconnexion de la nature qui remonte au christianisme et à Descartes, avant même la révolution industrielle. Le credo néolibéral, la destruction de notre environnement et le vide spirituel qu’il implique nous mènent droit dans le mur. Mais ce cap est maintenu par tous ceux qui en profitent encore. Bref, il est urgent de refonder la société des humains sur d’autres valeurs et c’est à chacun de commencer par soi-même, en se demandant à quel monde il veut vraiment contribuer. Si possible avec la belle confiance que prône Satish Kumar (Tu es donc je suis), sa ge indien sur les traces de Gandhi.

Il y a là les sonneurs d’alarme, comme le journaliste Hervé Kempf (Comment les riches détruisent la planète et animateur du remarquable site Reporterre), et ceux qui préfèrent l’action immédiate comme la Suissesse Marianne Sébastien, présidente de l’ONG Voix libres, les scientifiques contestés comme le biologiste Bruce Lipton (Biologie des croyances) acquis à l’influence des croyances collectives, et ceux qui prêchent par l’exemple comme Jules Dervaes, pionnier de l’agriculteur urbaine en Californie. Sans oublier la beauté du monde, malgré tout, captée et montrée au passage, de manière peut-être pas si naïve après tout.

Pour nos deux voyageurs, le retour, même enrichis de toutes ces belles rencontres, n’a pas été simple. 80 heures de rushes à organiser et ramener à une durée acceptable. Pas de télévision intéressée et peu de compréhension chez leurs proches. Ils lancent alors un appel de fonds sur Internet pour 12 000 francs et en obtiennent plus du triple. Après cinq ans de travail, le film est prêt mais les distributeurs ne se pressent pas au portillon. Filon épuisé? Pour finir, notre duo préfère écarter une offre et inventer une diffusion alternative, par souci de cohérence. Les rares coups de pouce viendront eux aussi de la Toile, comme de La Télé de Lilou (Aurélie Macé) ou de Mediapart (le blogueur Arthur Porto). Avec à la clé ce succès imprévisible qui semble accréditer cette citation de Victor Hugo: «Rien n’arrête une idée dont l’heure est venue.»

L’envie d’y croire

Un DVD est prévu pour l’automne, avec en bonus des intervenants sacrifiés au montage comme feu Arnaud Desjardins (Les Chemins de la sagesse) ou l’économiste britannique Tim Jackson (Prospérité sans croissance: la transition vers une économie durable); une diffusion via Internet sans doute seulement pour l’an prochain. Mais pour l’heure, on peut découvrir ce film plus positif qu’anxiogène sur grand écran, avec d’autres spectateurs. Envie de partager après garantie!

Pour les uns, ce ne sera là qu’un b.a.-ba très basique, pour les autres, une révélation. Mais l’effet produit par tous ces gens déjà engagés sur la voie d’un changement plutôt que de se morfondre ou de profiter cyniquement est indéniable. On sort de là un peu plus conscient mais aussi l’esprit plus libre. Comme quoi un peu d’espoir n’a jamais fait de mal à personne!

VV En quête de sens – Un voyage au-delà de nos croyances, documentaire de Nathanaël Coste et Marc de La Ménardière (France, 2015), 1h27. Site internet: http://enquetedesens-lefilm.com

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