En fouillant bien, je m’aperçois que ça a dû commencer le 3 janvier déjà. Les bulles à peine éventées, le Musée d’art moderne de Paris fermait l’exposition Primitive de l’artiste et cinéaste thaï Apichatpong Weerasethakul. Sans que je l’aie visitée. J’aurais dû. Parce que j’aurais sans doute davantage apprécié Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, le film qui était l’émanation de cette installation et qui devait remporter la Palme d’or à Cannes cinq mois plus tard.

Ça a donc dû commencer le 3 janvier déjà. Ce sentiment d’être bousculé, en porte-à-faux parfois, tout au long de l’année. Le film que j’attendais avec le plus d’impatience, The Tree of Life de Terrence Malick? Ni à Berlin, ni à Cannes, ni à Venise, mais finalement annoncé pour le 27 mai 2011. Le frisson d’une nouvelle rencontre avec Godard à l’occasion de son retour pour Film Socialisme? Il a préféré les journaux français aux romands. Et lorsque j’ai tenté de lui faire rencontrer Federer pour un entretien croisé exceptionnel, c’est Roger qui n’a jamais répondu…

Hiver

Après les Fêtes, le 7 janvier, retour aux affaires avec les projections de presse, en une seule et même journée, des nouveaux films de Peter Jackson (Lovely Bones), des frères Coen ( A Serious Man) et Clint Eastwood (Invictus)… Un mois plus tard, j’exulterai tout autant, devant les victoires logiques, à des échelles différentes, de Séverine Cornamusaz aux Quartz du cinéma suisse (Cœur animal), de Jacques Audiard aux Césars (Un Prophète) et surtout de Kathryn Bigelow qui humilie l’Avatar de son ex-mari James Cameron grâce à un très confidentiel Démineurs qui fait d’elle la première femme de l’histoire à remporter l’Oscar du meilleur réalisateur. Victoires des auteurs, des prises de risque, de la diversité, d’une certaine âpreté aussi, dans une industrie qui n’envisage guère d’autre relief que technologique.

Mais voilà. L e 11 janvier déjà, la part d’ombre du métier a repris ses droits: Eric Rohmer meurt. Et tout critique le sait: habituellement, la Faucheuse agit par vagues. Et elle se déchaîne jusqu’à mi-février: Jean Simmons, Pierre Vaneck, Georges Wilson… La deuxième vague frappe à la mi-avril: Werner Schroeter, Sotigui Kouyaté, Lynn Redgrave, Ronald Neame, Dennis Hopper… La troisième à la mi-juillet: Bernard Giraudeau, Bruno Cremer, Alain Corneau… La quatrième à la mi-septembre: Claude Chabrol, Arthur Penn, Tony Curtis… Et la cinquième en novembre: Jill Clayburgh, Dino De Laurentiis, Leslie Nielsen, Mario Monicelli… Triste générique.

Printemps

La chaîne Turner Classic Movies (TMC) rediffuse, dès le 4 avril, l’ancienne et séminale émission d’Antenne 2 Cinéma, Cinémas qui a marqué toute la cinéphilie des années 80 et que tout le monde cite en modèle sans pour autant oser le copier, parce que le marketing, la diversité et l’amour du 7e art ne sont plus ce qu’ils étaient. Les temps changent, les gens aussi: à Nyon, Jean Perret quitte, au profit de Luciano Barisone, Visions du réel; en été, Olivier Père signe sa première sélection à Locarno; Claudia Durgnat relance, à l’automne, Cinéma Tous Ecrans à Genève; et Nicolas Bideau annonce, le 7 mai, son transfert de la Section cinéma de l’Office fédéral de la culture à la direction de Présence Suisse. Année charnière.

Le 23 mai, Apichatpong Weerasethakul remporte donc la Palme d’or. Le choix du président Tim Burton ne me convainc pas davantage que son Alice aux pays des merveilles sorti en début d’année. Et le doute s’installe durablement au Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF) en juillet quand le jury couronne l’horripilant Enter the Void de Gaspar Noé. Puis à Venise où je préfère ne pas comprendre pourquoi le président Tarantino remet le Lion d’or à son ex-compagne Sofia Coppola pour Somewhere. A cette Mostra de septembre, comme à Locarno deux semaines plus tôt, j’en pince plutôt pour les films chinois (Karamay de Xu Xin et Le Fossé de Wang Bing qui resteront probablement aussi inédits que gravés à jamais dans ma mémoire), La cinématographie chinoise m’a paru la plus puissante cette année avec, une fois n’est pas coutume, la française (Mammuth, Potiche, Vénus Noire, Le Nom des gens).

Eté

Neuchâtel, Locarno, Venise, Toronto: je voyage énormément durant l’été. Et j’écris tout autant. Dans le journal, mais pas seulement, car, question supports aussi, c’est le bouleversement. Après la cinéphilie de cinémathèques, puis celles de la TV, de la VHS et du DVD, voici celle du téléchargement et surtout de la démultiplication des opinions. On tweete, on blogue, on facebooke. L’autorité critique est décentralisée et pas toujours pour le pire: les cinéphiles 2.0 sont des passionnés souvent très spécialisés et rafraîchissants. Quelle posture un critique «à l’ancienne» doit-il adopter? Continuer à rester dans son coin? Ou se mêler à la discussion? Je choisis la seconde voie. Durant les vingt jours que durent les Festivals de Venise et de Toronto, je blogue, je tweete, je facebooke. Et c’est l’une de mes expériences professionnelles les plus exaltantes. Certes, j’aligne toujours cinq ou six films par jour. Certes, je passe davantage de temps à décrire ce que je vois. Mais, et pour la première fois, je n’ai pas le sentiment d’être coupé du monde. En temps normal, très peu de lecteurs font part de leurs remarques durant un festival. Là, j’atteins la somme étonnante de 200 messages qui m’interrogent, me redirigent, me mettent au défi, me demandent des éclaircissements… Un vrai dialogue. Enfin, suis-je tenté de dire.

Automne

Le 13 octobre, la génération Facebook a son film: The Social Network. Le cinéaste David Fincher a l’intelligence d’en faire une œuvre d’un classicisme inattendu qui analyse d’abord les relations dans la vie réelle. Au fond, il n’y a que ça qui compte: la rencontre. C’est aussi ce qui fait le liant du métier de critique: le contact avec les artistes. Et je pense à tous ceux qui, en 2010, ont entretenu ma flamme. Je pense à Isabelle Carré, enceinte et en larmes parlant du Refuge de François Ozon qu’elle a tourné durant sa grossesse précédente. A André Dussollier, qui jubile de jouer Staline dans Une Exécution ordinaire. A Eric Elmosnino, qui fume encore d’avoir trop bien incarné Gainsbourg. A Gérard Depardieu qui commande une eau pétillante. A François Cluzet, qui m’invite chez lui pour trente minutes et me dit au revoir trois heures plus tard. A Jean-Stéphane Bron, dont l’excellent Cleveland vs Wall Street nous permet, sur le port de Cannes, de faire disparaître le froid qui persistait depuis que j’avais éreinté son Frère se marie. A Douglas Trumbull, superviseur des effets de 2001, L’Odyssée de l’espace, qui me touche l’œil gauche du bout du doigt pour m’expliquer qu’il est en train d’inventer une technologie qui transformera, demain, nos rétines en écrans…

Je pense enfin à l’Iranien Jafar Panahi. Une nuit, à Venise où, comme à Berlin et à Cannes, il avait été invité en vain, je lui ai envoyé des questions et des encouragements. Mon mail a dû se perdre au seuil de la cellule où Téhéran veut le voir croupir.