Genre: Mémoire/Histoire
Qui ? Philippe Artières
Titre: Vie et mort de Paul Gény
Chez qui ? Seuil, coll. Fiction & Cie, 222 p.

Qui ? Michèle Audin
Titre: Une Vie brève
Chez qui ? Gallimard, coll. L’arbalète/Gallimard, 186 p.

Une vie brutalement interrompue, comment retrouver ce qu’elle a été, quelles traces elle a laissées, où les chercher, qu’en faire et pourquoi? En 1957, à Alger, Maurice Audin meurt sous la torture à l’âge de 25 ans. Un demi-siècle plus tard, sa fille reconstitue sa vie brève, au-delà de «l’affaire Audin».

12 octobre 1925, à Rome, le jésuite Paul Gény est assassiné en pleine rue par un déséquilibré qui l’avait pris pour un autre prêtre. Son arrière-petit-neveu, l’historien Philippe Artières, met ses pas dans ceux de son aïeul et, pour cela, passe une année à la villa Médicis. Aucun des deux auteurs n’a connu le défunt dont il retrace l’existence – Michèle Audin avait 3 ans à la disparition de son père et ses souvenirs se confondent avec les récits qu’on lui a faits; l’image du père jésuite se perd dans le roman familial. L’enjeu et la méthode des deux ouvrages sont très différents, mais tous deux sont d’émouvants témoignages de la fragilité de l’archive et de son importance. Et tous deux sont de vrais objets littéraires.

La méthode de Philippe Artières relève en partie de la performance. A Rome, il achète une soutane sous laquelle il arpente les églises de Rome. Il se transforme en homme-sandwich, affichant des citations de son aïeul philosophe, fabrique de fausses images pieuses que sa mère et sa fille placent dans les églises, fait poser une plaque sur les lieux du crime. Historien, spécialiste de Michel Foucault, il fouille dans les archives familiales et ecclésiastiques, une quête qu’il relate en détail, se mettant lui-même minutieusement en scène. Plus encore que la figure du jésuite, c’est celle de l’assassin qui le fascine. Il s’adresse, en le tutoyant, comme un de ses frères, à ce Bambino Marchi. Lui-même a étudié nombre de biographies de mauvais garçons, rédigées dans les prisons et les asiles: la destinée de cet égaré l’interpelle. Enfance misérable, au sein d’une famille nombreuse; traumatismes subis à l’armée, angoisses, rêves, visions qui l’amènent à planter sa baïonnette dans le dos du prêtre qu’il croyait responsable des malheurs de sa famille. Artières cite une longue lettre du malheureux, qui, déclaré irresponsable, finira sa vie dans les asiles.

Sans cesse, l’auteur rattache la destinée de ses «personnages» à la grande Histoire. Les tranchées de la guerre de 14 pour l’aumônier Paul Gény; le fascisme triomphant pour Bambino. Vie et mort de Paul Gény est un livre étrange et troublant, au statut indécidable. Il tient de l’enquête, du roman, de l’autobiographie aussi, par certains passages qui sont comme floutés, et par la révélation d’un blanc dans le roman familial, la disparition, à 2 ans et demi, d’un frère, né et mort avant la naissance de l’historien, et dont on ne parlait jamais. «Laurent Horace Hamlet est toujours resté pour moi le plus grand inconnu de l’histoire.» Et, laisse entendre Artières, l’origine et le moteur de sa fascination pour ces énigmatiques jeunes gens dont son travail reconstitue les traces.

Un frère disparu, invisible, il y en a un aussi dans Une Vie brève. Un premier Maurice, décédé un an et un jour avant la naissance de son «remplaçant». Mais nous ne savons pas de quel poids ce petit mort a pesé sur son homonyme. Par contre, l’«affaire Audin» est connue: «Maurice Audin avait vingt-cinq ans en 1957, il a été arrêté au cours de la bataille d’Alger, il a été torturé par l’armée française, il a été tué, on a organisé un simulacre d’évasion et fait disparaître les traces de sa mort, comme l’a établi l’enquête menée par Pierre Vidal-Naquet en 1957-58», écrit sa fille en préambule. Michèle Audin avait 3 ans quand les militaires français ont fait irruption dans l’appartement d’Alger. De ce père, elle n’a que peu d’images. Longtemps, elle a même dissimulé, voire nié sa filiation. Il lui a fallu plus de cinquante ans pour trouver la forme adéquate. Il ne s’agit pas pour elle de revenir sur l’«affaire»: il y a des rues, des lycées «Maurice Audin», en France et en Algérie. N’est-il pas le seul Européen d’Algérie à être mort sous la torture?

Ce qu’elle veut, c’est retrouver l’enfant et l’homme derrière l’image du héros de l’indépendance. En vingt-cinq ans, il n’a pas eu le temps de laisser beaucoup de traces, mais, comme l’a montré Alain Corbin, on peut tirer beaucoup de la vie la plus insignifiante. Et celle de Maurice Audin ne l’a pas été.

Ses parents se sont rencontrés à Alger vers 1920. Elle était bonne chez un capitaine dont il était l’ordonnance. Ils se sont mariés en 1923. Lui était d’origine ouvrière, lyonnaise, elle, issue de colons installés depuis 1850 environ. Comme Philippe Artières, Michèle Audin ne cesse de relier destinée individuelle et Histoire. Comme son père, elle est mathématicienne. Membre de l’Oulipo, elle s’intéresse aux rapports entre sa discipline et la littérature, et a rédigé plusieurs biographies de mathématiciens du XXe siècle. De Georges Perec, elle tient le goût des listes et, comme lui, elle tourne autour de ce trou noir: la disparition d’un être proche. Elle a des formules étonnantes; du mariage de ses grands-parents, elle écrit qu’il rend «non nulle la probabilité qu’il naisse un jour». Issu des «classes laborieuses», le petit Maurice fut un enfant de troupe et il ne fut pas heureux dans ce cadre militaire. L’auteur s’appuie sur des lettres, les témoignages de sa belle-sœur, de sa mère, des archives. Elle montre combien des carnets de comptes ménagers peuvent être révélateurs d’une vie. Le jeune Audin était un mathématicien brillant. Sa thèse, qu’il devait soutenir à la Sorbonne, l’a été à titre posthume devant des centaines d’auditeurs. Sa fille dessine le portrait d’un jeune homme drôle et sympathique, d’un amoureux attentionné, du jeune père de trois enfants. Et du militant communiste: comme sa femme, Audin s’est engagé, peut-être plus par anticolonialisme que par conviction partisane.

Le livre est d’ailleurs sous-tendu par une colère toujours vivace contre les pratiques de l’Algérie française: «Ces colons de la Mitidja, dont les parents, les grands-parents, avaient assaini et cultivé les terres et qui, eux, ses oncles et cousins, s’attachaient désormais à les rendre invivables, par la façon dont ils traitaient leurs ouvriers agricoles «indigènes», leurs esclaves – des Arabes, tous voleurs, menteurs, sales et paresseux […]». Avec une remarquable sobriété, un vrai talent littéraire et beaucoup de pudeur, Michèle Audin rend cette vie brève proche et attachante. Sa reconstitution est pleine de trous, une suite de questions, un questionnement de l’histoire, un acte de fidélité.

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Philippe Artières

«Vie et mort de Paul Gény»

«Partager quelque chose des vies de ces hommes anonymes plus que tenter d’approcher leur vérité, leur condition»