Lausanne, Halle aux locomotives des Chemins de fer fédéraux. Des journalistes prennent en photo René Burri qui prend des photos. Le sémillant reporter capture la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon rejoignant la table de son homologue Pascal Broulis et du directeur du Musée de l’Elysée Sam Stourdzé. Tout, ou presque, figure dans la scène. Hier à midi, sur le site du futur pôle muséal du canton de Vaud, les quatre personnes susmentionnées ont annoncé la création d’une Fondation René Burri à Lausanne, qui sera hébergée par le Musée de l’Elysée. Les statuts ont été signés à la fin de la conférence de presse. Dans les jours qui viennent, une convention de dépôt remettra les images du photographe en mains élyséennes pour une durée de vingt ans renouvelable.

«Le canton de Vaud est honoré et fier que Monsieur Burri ait décidé de déposer un fonds d’importance universelle à Lausanne, a souligné Anne-Catherine Lyon, chargée de la Culture. Nous sommes motivés à tout mettre en œuvre pour que ces images soient valorisées, dans le cadre du Musée de l’Elysée d’abord, puis du futur pôle muséal.» Tout mettre en œuvre signifie débloquer un budget annuel de 200 000 francs pour la création d’un poste de conservateur – chargé de dresser l’inventaire de ce patrimoine, de le numériser, de le faire vivre et d’effectuer les recherches inhérentes – et la prise en charge des frais de conservation.

La fondation, souveraine, sera épaulée dans sa tâche par le Musée de l’Elysée, membre de son conseil. A lui de mettre à l’abri les milliers de clichés de René Burri, après ceux de Charlie Chaplin, Gilles Caron ou Marcel Imsand déposés ces trois dernières années. Une prestigieuse moisson, qui doit beaucoup au volontarisme de Sam Stourdzé, directeur des lieux depuis 2010. «Nous avons eu de nombreux contacts en vue de la prochaine Nuit des images, qui célébrera les 80 ans du photographe. Il m’a fait part de sa préoccupation concernant la pérennité de son travail et j’ai pris les devants, raconte l’ex-Parisien, qui a alors contacté les autorités.

René Burri, c’est une légende, à commencer par le fameux portrait du Che. Photographe de presse, il a couvert les événements du XXe siècle, mais il a réussi, par son regard et sa poésie, à en faire une œuvre, dans une démarche finalement très contemporaine. Ce fonds aurait pu intéresser le Moma ou le Getty; il sera à Lausanne!» Il aurait pu intéresser Zurich également, ville de naissance du reporter, qui y possède encore un atelier. Mais les institutions contactées n’ont fait aucune proposition alléchante. Burri, lui, fourmille de projets.

Pour l’Elysée, «outre un fonds d’importance sur lequel travailler, c’est une monnaie d’échange dans la compétition entre musées pour monter des expositions. Il est impossible en peinture d’obtenir quoi que ce soit sans un prêt en retour. Nous n’en sommes pas encore là en photographie, mais c’est une question de temps. Ce dépôt nous permet de rester dans la course», admet Sam Stourdzé. Il permet également de donner du contenu au futur pôle muséal, qui a surtout fait parler de lui jusque-là pour des préoccupations architecturales.

Le fonds est estimé à quelque 30 000 images – avec une marge d’erreur de 30 à 50%, précise Sam Stourdzé. S’y mêlent les guerres du Proche-Orient, du Vietnam ou de Corée, les révolutions cubaine et chinoise, les gauchos argentins, les portraits de Giacometti, Picasso ou Le Corbusier. Beaucoup de noir et blanc, mais également de la couleur; «ma double vie», image joliment l’octogénaire peu connu pour ses polychromes. Tous les clichés, ou presque, réalisés en cinq décennies de voyages à travers le globe. Quelques-uns ont été achetés par une université américaine ou des collectionneurs privés, quelques autres ont été donnés au Museum für Gestaltung de Zurich (les portraits du Corbusier notamment), l’Elysée recevra un jeu de tirages couleurs. Mais le fonds bientôt déposé à Lausanne comporte les planches contact, un vintage chaque fois qu’il existe et un tirage original dans le cas contraire, des papiers et des scans. Magnum, que René Burri a rejointe en 1955, conserve la gestion commerciale de ce patrimoine. Concrètement, l’utilisation d’une image pour une publication ou un t-shirt passe par l’agence, celle du même cliché pour une exposition est accordée par la fondation.

Dans les sous-sols du Musée de l’Elysée, les photographies de René Burri figureront juste à côté des archives de Chaplin. «Les nains ont commencé tout petits; j’espère être à la hauteur», conclut le Zurichois d’un éclat de rire.

«Il a couvert les événements du XXe siècle et a réussi, par son regard et sa poésie, à en faire une œuvre»