C’est un photographe qui est célébré, mais c’est d’abord un passionné de cinéma qu’on découvre. Enfant, alors que la Suisse est un îlot au sein d’une Europe ravagée par la Seconde Guerre mondiale, René Burri se réfugie au cinéma. Le médium le passionne, le fascine, au point qu’il envisage une carrière de réalisateur. Au lendemain du conflit, c’est une image fixe qui aura néanmoins pour lui valeur de révélation. Le 19 septembre 1946, Winston Churchill prononce à Zurich un discours porté par un slogan devenu fameux: «Let Europe arise!» Burri, 13 ans, est au bord de la route lorsque le politicien britannique traverse la ville, debout à l’arrière d’une limousine sillonnant la ville. Equipé de l’appareil de son père, il immortalise le cortège. Visible au Musée de l’Elysée, l’image est sa toute première photographie. Le mouvement, l’histoire, le facteur humain: dix ans avant son entrée dans la prestigieuse agence Magnum Photo, tout est déjà là.

René Burri et l'Elysée:

René Burri, l’explosion du regard, l’exposition que propose l’institution lausannoise jusqu’à début mai, n’est pas une rétrospective au sens premier du terme. Il s’agit plus d’un voyage impressionniste au cœur d’une œuvre dense et foisonnante, celle d’un artiste qui jusqu’à sa disparition en 2014 aura été plus qu’un photographe. A l’origine de l’accrochage, le fonds légué par le Suisse à l’Elysée, siège de la fondation qui porte son nom. A savoir une somme constituée de 10 000 épreuves, 33 000 tirages de travail, plus de 7000 planches-contacts, 170 000 diapositives, une centaine de collages, quelque 150 carnets de croquis et maquettes de livres. Sans compter 100 kilos d’archives diverses. Au moment de prendre en main cette donation, la conservatrice assistante Mélanie Bétrisey a logiquement été prise de vertige face à son ampleur. «Nous ne pouvons qu’être surpris, admiratifs – et quelque peu effrayés – par tout ce qu’il lègue aux générations futures», écrit, dans le beau livre que publient les Editions Noir sur Blanc pour accompagner l’expo, celle qui est désormais responsable du Fonds René Burri.

Film Disney

Aux côtés du conservateur en chef Marc Donnadieu, Mélanie Bétrisey a imaginé un parcours dont le fil rouge est une timeline, une «ligne de vie» résumant de manière subjective – mais quoi de mieux qu’un vrai regard pour raconter un photographe – le destin édifiant de Burri. A divers moments de ce parcours, 12 focus interrompent la narration chronologique pour mettre en lumière et questionner un aspect particulier du travail du Zurichois qui, en 1963, réalisera un portrait devenu iconique: celui d’Ernesto «Che» Guevara, rencontré à La Havane en compagnie d’une journaliste américaine. Le premier de ces focus est justement consacré au cinéma. Au mur, une constellation d’images témoigne de la passion de l’Alémanique pour les images en mouvement. On y découvre notamment des photos de plateau, prises sur le tournage de The Ernie Game, de Don Owen, en 1967.

Vers la fin de ses études à l’Ecole des arts appliqués de Zurich (Kunstgewerbeschule), Burri se voit attribuer une bourse pour la réalisation d’un film sur l’établissement. Fort de cette première expérience, il est engagé comme opérateur assistant sur un documentaire sur la Suisse produit par… les studios Disney. Il sort dégoûté de l’aventure, écœuré par l’accumulation de clichés que Land und Leute Switzerland véhicule. Il y répondra en enchaînant sur un reportage photo montrant la visite en terres helvétiques d’étudiants américains. Même s’il se consacrera dès lors essentiellement à la photographie, il reviendra régulièrement au cinéma, signant tout au long de sa carrière 24 films. L’ensemble de son œuvre cinématographique, dont on peut voir quelques extraits sur des tablettes, est actuellement en cours de restauration, en collaboration avec la Cinémathèque suisse.

Si René Burri aurait pu devenir réalisateur, il aurait tout aussi bien pu être dessinateur. Enfant, il maniait les crayons avec une telle habileté qu’il semblait fait pour l’illustration. Cette passion, on la découvre dans le dernier focus. Y est notamment montré un dessin réalisé à 5 ans, et qu’il s’est malicieusement amusé à signer sur le tard. Sur le mur d’en face, son dernier croquis, griffonné à l’hôpital cinq jours avant sa disparition, dans un carnet offert par un ami et par ailleurs vierge, comme pour laisser une impression d’inachevé, d’une œuvre encore en mouvement. Le Zurichois ne se sera jamais arrêté.

Insatiable voyageur

Sa passion pour différentes formes d’art aura sensiblement contribué à façonner son regard. Au début de sa carrière, fasciné tant par le monumental Guernica que par la chapelle Notre-Dame du Haut, à Ronchamp, il cherchera à rencontrer Picasso et Le Corbusier. Du cinéma, il apprendra à jouer sur les flous et la profondeur. Faire le point non pas sur le premier, mais sur le second plan est «une manière de rendre le spectateur actif», de guider sa lecture en le poussant à voir autre chose, résume Marc Donnadieu. Dans le focus sur la «structure», au-delà d’un usage extrêmement graphique des ombres et de la lumière, on découvre également son usage du «double plan». A l’intérieur d’une même image, deux histoires, deux narrations possibles.

Sur les cimaises de l’Elysée, pas de cartels. L’immersion est d’abord de l’ordre du sensoriel, du ressenti. Une belle idée. Un petit dépliant permet dans un second temps, ou en parallèle à la visite, de plonger plus en profondeur dans les 12 focus. En filigrane, on peut également appréhender l’évolution de la scénographie en matière d’exposition photographique. En 1966, lorsque la galerie zurichoise Form propose à Burri sa première expo personnelle, les tirages sont petits et en noir et blanc; en 2004, quand le musée lausannois célèbre 50 ans de carrière, certaines images sont en couleur et au format XL.

A lire: Le photographe qui marie l'ordre graphique au désordre vital

René Burri, l’explosion du regard défend l’image d’un artiste total et protéiforme, qui réalisait à la main des maquettes de livres d’une sidérante précision, adorait réaliser des collages expressionnistes et pratiquait l’autodérision en se mettant parfois lui-même en scène – il est un précurseur du selfie, nous dit l’expo. Mais évidemment, sans surprise, c’est surtout l’image d’un insatiable voyageur qui domine. Dans son texte introductif au catalogue, Marc Donnadieu rappelle qu’à 22 ans «il parcourt déjà l’Europe», qu’à 25 ans «le Moyen-Orient n’a plus de secrets pour lui, tout comme l’Amérique latine», et qu’à la trentaine à peine entamée «il achève son premier tour du globe». Il ne cessera dès lors de parcourir le monde, allant là où ses envies le guident, en Chine et au Japon notamment, mais également là où les mandats l’appellent.

Le flux des choses

Son passeport suisse et son plurilinguisme sont de précieux atouts. Lorsque, en 1956, éclate la crise du canal de Suez, consciente qu’il obtiendra plus rapidement que d’autres son visa, l’agence Magnum l’envoie sur place. Quatre ans plus tard, il documentera l’inauguration de Brasilia, nouvelle capitale brésilienne construite ex nihilo. Plus tard, ce sera la guerre du Vietnam, un reportage sur les traces des rois arabes du pétrole, ou Les Ruines du futur, un projet autour de la conquête de l’espace. «René Burri a toujours été animé par une irrépressible ivresse de vivre et une soif de découvrir l’univers, écrit Marc Donnadieu, mais surtout par une conscience aiguë du flux des choses, une volonté tenace de comprendre comment le monde fonctionne, et cette certitude de savoir faire partager ses expériences et ses analyses ensuite avec ses semblables.» Le photographe comme passeur. A travers ses images, c’est aussi une histoire de la seconde moitié du XXe siècle qui se construit.

En 1983, concevant lui-même à Zurich sa première grande rétrospective, qu’il intitule One World, il en fait une sorte de manifeste d’un photojournaliste à l’écoute des soubresauts du monde. Comme un acte de résistance face à la montée en puissance des images télévisuelles, face à l’instantanéité – avec parfois un manque de distance et une absence de regard – qu’elles incarnent, là où il prône une nécessaire distance. La couverture du catalogue de One World montre une multitude de visages d’anonymes. Au premier plan, une main, celle du photographe, brandissant son propre portrait, au format photomaton. René Burri, un citoyen du monde parmi tant d’autres.


A voir

«René Burri, l’explosion du regard», Musée de l’Elysée, Lausanne, jusqu’au 3 mai 2020.

A lire

«René Burri, l’explosion du regard», sous la direction de Mélanie Bétrisey et Marc Donnadieu, Musée de l’Elysée/Noir sur Blanc, 240 pages.


Profil

1933 Le 9 avril, naissance à Zurich de René Rudolf Burri.

1946 Première image: avec l’appareil de son père, il photographie Winston Churchill lors de son passage à Zurich.

1949 Entrée à l’Ecole des arts appliqués de Zurich.

1953 Premier reportage publié, dans «Die Woche»: «Treize regards sur notre pays en sept jours», sur le séjour en Suisse d’étudiants américains.

1955 Premières publications internationales: reportage sur des enfants sourds-muets pour «Science & Vie» repris par «Life».

1959 Trois ans après avoir intégré l’agence comme membre associé, devient membre à part entière de Magnum Photos.

1962 «Les Allemands», premier livre.

1963 Portrait du «Che» à La Havane. Sa photo la plus connue.

1966 Première exposition personnelle: «China», galerie Form, Zurich.

1982 Nommé vice-président de Magnum Photos.

2004 Grande rétrospective au Musée de l’Elysée.

2013 Création à l’Elysée de la Fondation René Burri.

2014 Le 20 octobre, décès à Zurich.