C’était un maître à jouer et à rêver, un immense producteur de spectacles, un directeur à poigne, un ami fidèle, un ardent bourru. René Gonzalez, directeur du Théâtre de Vidy, est mort à 68 ans des suites d’un cancer et le monde théâtral, suisse et européen, est triste. Depuis quelques jours, on ne le voyait plus dans son bureau avec vue sur le lac. Il était avec ses trois enfants, retiré, dans l’attente de l’inexorable, épuisé par un cancer qu’il avait vaincu, d’abord, il y a quatre ans.

Ce que René Gonzalez a construit sur le plan théâtral et culturel est unique en Suisse. Arrivé en 1990 à Lausanne, il seconde d’abord le metteur en scène Matthias Langhoff à la tête du Théâtre de Vidy. Quand l’artiste allemand décide d’aller voir ailleurs, c’est René Gonzalez qui lui succède naturellement. Son atout maître? Un carnet d’adresses formidable qu’il a constitué quand il dirigeait, dans les années 1970-1989, le Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis et le Théâtre de Bobigny, deux maisons qui rayonnaient alors dans la banlieue rouge de Paris. Ce qui le caractérise aussi, c’est une idée du théâtre, exigeante, partageable toujours, aventurière aussi. Un amour des acteurs encore. Et un sens des affaires, bien sûr. Ce qu’il va faire de Vidy, dès 1991, ce n’est pas seulement l’un des théâtres les plus excitants de Suisse et d’Europe, mais une machine à coproduire à travers le monde. Les chiffres sont éloquents: pour la saison 2010-2011, le théâtre s’autofinançait à près de 60%, sur un budget de près de 23 millions. Cette équation-là était exceptionnelle, aimait à dire René Gonzalez. Et fragile, ajoutait-il.

Mais la réussite de Vidy était d’abord artistique. René Gonzalez avait commencé fort avec Mesure pour mesure monté par Peter Zadek et joué par Isabelle Huppert au début des années 1990. Il a poursuivi en coproduisant en 1994 un légendaire Orlando, d’après Virginia Woolf avec Isabelle Huppert encore, dirigée par Bob Wilson. Il a fait venir de grands metteurs en scène, Luc Bondy, Peter Brook, Jacques Lassalles, Benno Besson. Mais aussi Michel Piccoli, Jeanne Moreau, tant d’autres. René Gonzalez était du parti de ce qu’on appelle le théâtre d’art: un théâtre qui cherche et aspire à élever le public.

La routine aurait pu menacer. René Gonzalez a été contesté, parfois violemment. On lui a reproché d’être imperméable à la production locale. Depuis les années 2000, il a fait une large place à de jeunes créateurs de la région, le Vaudois Denis Maillefer, mais aussi le Soleurois Stefan Kaegi et encore le tandem Dimitri de Perrot et Martin Zimmermann, duo acrobatique et musical.

La force de René Gonzalez, c’était l’aptitude au rebond et le pragmatisme. Début janvier dans son bureau, il nous détaillait ses nouvelles trouvailles pour la seconde partie de la saison. «Des poètes, ce sont des poètes», claquait-il de sa voix rauque. «Et vous verrez, la saison 2012-2013 s’annonce formidable.» Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il lâche: «Les petites bêtes me tracassent un peu.» René Gonzalez passait ses jours et ses nuits au théâtre, dans son bureau avec vue sur le lac. C’était son poste de guet. La tour de ses désirs. Il se projetait toujours vers l’avant. Les âmes fortes sont ainsi.