Le panache du poète. L’exigence du chef d’entreprise. René Gonzalez était double, c’est-à-dire unique. Du Théâtre de Vidy, il a fait une maison admirée partout, en Suisse et en Europe. C’est Gérard Violette, ancien directeur du Théâtre de la Ville à Paris qui le dit au téléphone. «Vidy diffuse ses spectacles à travers toute l’Europe et au-delà, cofinance des productions dans le monde. Aucune autre institution européenne n’est capable de cette activité à ce niveau.»

René Gonzalez est mort dans la nuit de mercredi à jeudi, des suites d’un cancer, à 68 ans. Et les messages affluent par centaines à Vidy. De grands créateurs témoignent, comme le compositeur et homme de théâtre allemand Heiner Goebbels: «C’était l’homme de l’impossible, dit cet artiste dont les pièces marquent. Il n’était pas seulement directeur de théâtre, il était patron de cirque, dresseur de chevaux, passionné, injuste, sensible, irrationnel, mesquin, généreux, mais cependant pas entêté, pour peu qu’on ait la patience…»

Il signait ses fax René du Lac. C’était son côté châtelain et saltimbanque. Mais, quand il s’agissait de négocier un contrat, il était rugueux comme les collines de ses Cévennes où il renaissait chaque été. Il disait de lui qu’il était un loup à la queue d’argent. Le flair, la vitesse, l’appétit. L’incroyable réussite de Vidy est celle d’un rôdeur esthète, d’un chef de meute au regard bleu comme le lac Baïkal, d’un aubergiste aussi qui chaque soir veille dans l’ombre au plaisir de ses hôtes.

Pour comprendre cette réussite, il faut se rappeler ce qu’est Vidy dans les années 1980. Une adresse modeste. Mais la municipalité a des ambitions. Elle choisit de confier la maison à Matthias Langhoff, un artiste à la peau dure dont presque chaque spectacle ouvre des perspectives, politiques, esthétiques. Un homme qui se souvient du Berlin en ruine de l’après-guerre et qui construit des histoires sur ces décombres. En ce mois de juin 1989, il débarque donc à Lausanne en père Fouettard. Tenir un budget l’accable. Il appelle bientôt le Français René Gonzalez, 46 ans, à la rescousse.

Les budgets, il connaît. Il a dirigé des d’institutions d’envergure, le Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis, la Maison de Bobigny, tous deux dans la banlieue rouge de Paris. Il vient aussi d’assurer un intérim de quelques mois à la tête de l’Opéra Bastille, qu’il inaugure. Un coupe-gorge, confiera-t-il. Il s’imagine passer quelques semaines à Lausanne. Mais en 1991 Matthias Langhoff s’en va. René Gonzalez est toujours là. Il entre en scène.

L’œuvre commence. Le Français a l’avantage de connaître les artistes majeurs de son temps, l’Américain Bob Wilson, l’Italien Carmelo Bene, le Français Claude Régy. Il veut le meilleur pour sa nouvelle maison. Sa méthode? Il les suit à distance, va voir leurs spectacles, leur écrit, s’enquiert sans cesse de leurs projets, les relance quand ils s’enlisent. Et, quand une idée naît, il ne lâche pas.

Le loup est entêté. C’est ainsi que Bob Wilson crée Orlando d’après Virginia Woolf à Vidy, avec une Isabelle Huppert effilée comme un page sur un damier. C’est ainsi que Luc Bondy monte un En attendant Godot printanier avec des acteurs timbrés, de ceux qu’on n’oublie jamais. Et c’est ainsi que Vidy devient partenaire des plus grandes scènes européennes.

René du Lac est un batelier insatiable. Des traversées, il en veut toujours plus. C’est René Zahnd, écrivain et directeur adjoint du Théâtre de Vidy, qui l’affirme: «Il avait une démesure. A la fin d’une saison, il disait: «Putain, on a donné 350 représentations à Lausanne», ce qui était déjà énorme. Et aujourd’hui, nous en proposons 550 à Vidy et près de 600 à l’étranger. On aurait pu devenir une usine à spectacles, on est resté une manufacture. Il était capable de coups de gueule terribles, mais il était très proche de tous, des techniciens comme des acteurs.»

René Gonzalez, ce serait donc un abattage herculéen, c’est-à-dire un désir sans cesse relancé. Mais aussi des amitiés artistiques qui ont la beauté des pactes de sang – avec Michel Piccoli, Maurice Béjart, Joël Jouanneau, Benno Besson, Omar Porras. Et le sens du rebond: des artistes romands lui reprochent au début des années 2000 de ne pas s’intéresser à eux; il ouvre ses portes au Soleurois Stefan Kaegi, au Genevois Valentin Rossier, aux Vaudois Denis Maillefer et Gianni Schneider, à tant d’autres.

Diriger, c’est choisir, c’est aussi vivre chaque création maison comme si elle était sienne. René Gonzalez assiste aux dernières répétitions de tous les spectacles produits. Omar Porras: «Nous étions à huit jours de la première de Don Juan et nous répétions à Annemasse. Il est entré dans la salle, je ne l’ai pas remarqué et il a assisté à toute la répétition. Dans la soirée, il m’a fait part de ses observations. Il disait des choses très dures quand un spectacle ne trouvait pas son rythme ou sa justesse de ton. Mais ses critiques étaient caustiques.»

Quel est le legs d’un patron de théâtre quand il s’en va? Un idéal artistique et intellectuel. Un patrimoine aussi, d’autant plus précieux qu’il repose sur la mémoire fantasque de ce veilleur de nuit qu’est tout spectateur. Son œuvre est comparable au catalogue d’un éditeur, suggère René Zahnd. Le catalogue de Vidy regorge de désirs.

Il y a dix jours à peine, René Gonzalez travaillait dans son bureau, avec vue sur le lac. Il écoutait peut-être les Variations Goldberg dans la version de Glenn Gould. Il donnait des rendez-vous à des artistes. Sur son lit d’hôpital, il en a reçu certains. «Je l’ai vu mardi soir, raconte René Zahnd. J’étais avec Thierry Tordj­man, l’administrateur. Il était affaibli, mais serein. Il nous a rappelés à l’ordre: «Allez bosser maintenant!»

Marie-Claude Jequier a été l’une de ses amies les plus fidèles. L’ancienne cheffe des Affaires culturelles de la Ville de Lausanne l’a accompagné elle aussi jusqu’au bout: «Il m’a confié: «J’ai réussi deux choses, mon théâtre et ma famille.» René Gonzalez était un homme de tribu, c’était le mot qu’il aimait, faire le patriarche dans sa maison des Cévennes, cette maison dont il construisait les murs chaque mois d’août.

Se souvenir des belles choses. René Gonzalez, c’est cet homme-théâtre qui accompagne le Colombien Omar Porras et son spectacle Ay Quixote! à Bogota et qui le soir, à peine descendu de l’avion, va compter les spectateurs qui font la queue devant le théâtre. C’est ce jeune comédien de 20 ans qui prend pour nom Philippe Laurent et qui renonce à la carrière quand il comprend qu’il ne sera jamais Laurent Terzieff et Alain Cuny. C’est ce bourru qui terrorise un jeune journaliste parce qu’il a posé la question qui dérange. C’est cet hôte qui réunit dans sa maison, au milieu des broussailles, ses trois enfants, ses petits-enfants, sa première femme et ses amis. C’est ce lecteur de René Char et de Marc Aurèle qui n’a que le mot poète à la bouche. C’est le maître et le concierge d’un théâtre où est toute sa vie. C’est ce taiseux qui refuse de commenter la mort de ses amis artistes quand on l’appelle, parce qu’il n’y a rien à dire de plus.

C’est ce déraisonnable – ou ce sage très fou – qui, un jour qu’on lui demande quel personnage il aurait voulu jouer, répond: «Peut-être qu’il n’existe pas. Quelqu’un dans la vie. Tout ce qu’on fait disparaît. Deux à trois lignes sur une tombe. Je ne sais plus qui disait: «L’éternité, ce n’est pas plus long que la vie.»