René Gonzalez, sa vie rêvée par ses amis

Patrick Ferla a compilé les témoignages d’affection à l’égard de l’ancien directeur du Théâtre de Vidy. D’un aparté à l’autre, une vie se rejoue

L’amitié fait-elle un bon livre? Pas toujours. Le journaliste Patrick Ferla était un proche de René Gonzalez, directeur du Théâtre de Vidy jusqu’à sa disparition au printemps 2012. Il a accompagné son travail, attentif à ses enthousiasmes; admiré son flair d’entremetteur, mariant pendant plus de vingt ans, à l’enseigne de la grande maison lausannoise, des artistes a priori lointains; aimé ses silences et sa faconde, sa voix pierreuse et solaire. Patrick Ferla, homme de radio et spectateur aimant, était un ami de l’ombre. Il signe aujourd’hui René Gonzalez. Le théâtre pour la vie, recueil épais qui touche et laisse sur sa faim pourtant. Ses faiblesses? Trop embrasser d’un côté, mal éclairer de l’autre; ou pas assez.

C’est que son titre laisse espérer autre chose: une biographie ou à tout le moins un portrait documenté qui serait non seulement l’histoire d’un homme mais aussi celle d’un milieu, d’un métier – celui de producteur – et d’un art, chamboulées par la contingence. Patrick Ferla propose une autre voie, moins ambitieuse, qui consiste à additionner les témoignages, épîtres forcément inégales où l’anonyme côtoie la célébrité, la formule convenue l’aveu délicat. L’ami passerait-il à côté de son sujet? Pas tout à fait. Son édifice recèle des passages troublants où se devinent les secrets d’une vie, où s’esquissent les lignes de force d’une personnalité.

Qui était René Gonzalez? Un ardent et un timide, un chef de tribu et un marin d’eau douce. C’est ainsi qu’il se dessine dans l’entretien qu’il accorde à Patrick Ferla au mois de juin 2009. Il y revient sur ses racines uruguayennes, celles d’un père taiseux qui fait des affaires; sur ses ascendances belges, celles d’une mère musicienne. Il se rappelle ses 20 ans, le doute absolu, puis le théâtre comme en passant, le métier d’acteur qui entre. Il a 25 ans, des épaules de joueur de rugby, le ciel dans les yeux, des mains de potier, agiles et fortes, une voix que la nicotine ombrage peut-être. Il enchaîne les rôles dans une France où règne encore le général de Gaulle, où André ­Malraux joue les commandeurs de la culture, tourmenté jusqu’à l’os, vaillant quand même. Il voit Laurent Terzieff et Alain Cuny dans Tête d’or de Paul Claudel. Il est soufflé par ces deux arbres, olivier d’un côté, chêne orageux de l’autre. «De vrais acteurs», dit-il à Patrick Ferla.

Orgueil? Humilité? Il renonce à la scène et se forme à l’administration, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, dans la ceinture de Paris, initié par Jean Rouvet, qui avait travaillé avec Jean Vilar. Dans ce même entretien, il raconte comment il adhère au Parti communiste en 1968 – il a 26 ans –, pourquoi il ne croit pas au Grand Soir, mais «au petit matin». Terrien et idéaliste, c’est ainsi qu’il apparaît. Fidèle à ses admirations aussi. Ainsi, ce jour où lui et sa fille rencontrent René Char, à l’Isle-sur-la-Sorgue. Il vénère l’auteur des Feuillets d’Hypnos depuis ses 20 ans. Ainsi encore, ce soleil du mois de mai 1990, sur le Léman: le metteur en scène Matthias ­Langhoff lui a proposé de le seconder à la tête de Vidy. Il l’ignore, mais il vient de jeter l’ancre.

Patrick Ferla conçoit son hommage en homme de radio. Il met bout à bout des voix et compose ainsi un chœur. Certaines se distinguent par leur vibration. Tenez, celle du metteur en scène Jacques Lassalle, qui a signé des spectacles marquants à Vidy – se souvenir de son Misanthrope. Il se rappelle son ami qui débarque un jour d’été 2003 dans sa maison, au Sud-Ouest. Ils parlent des arbres et des pierres – des murs aussi que René Gonzalez construisait autour de son refuge dans les Cévennes. Plus tard, ils se brouillent. Les années passent. La maladie survient. Le silence perdure. Puis il est trop tard. Un soir d’automne 2012, au Théâtre Saint-Denis, des amis artistes rendent hommage à «leur René». Une femme s’approche de Jacques Lassalle, c’est Françoise Courvoisier, la dernière compagne du producteur. Elle lui dit que René parlait souvent de lui, qu’il se réjouissait de leurs retrouvailles qui ne manqueraient pas, un jour à Vidy. Ainsi glissent les fantômes.

L’actrice Anouk Grinberg, elle, évoque ses 13 ans, au Festival d’Avignon. Elle rêve de faire du théâtre – elle a de qui tenir, n’est-elle pas la fille de l’auteur Michel Vinaver? Et elle est touchée par ce René, de vingt ans son aîné, qui lui récite Char et regarde avec elle passer la foule. Ils se nouent entre eux une de ces relations mystérieuses qui traversent les années, faites de lettres et d’attention. «Je crois qu’il aurait rêvé d’être un poète, un créateur, un immaculé ardent, mais voilà, c’est la vie, il était directeur de théâtre, homme de pouvoir un peu opaque.» Elle ne l’encense pas, elle lui rend justice jusque dans ses ambiguités. Dans ces mots, quelque chose de rauque. Ce livre-là est celui des apartés. Certains émeuvent beaucoup.

René Gonzalez. Le théâtre pour la vie, sous la direction de Patrick Ferla, Buchet/Chastel, 2014, 490 p.