Bien sûr, il y a sa carrure d’Hercule. Et ses yeux bleus bridés d’homme des steppes. Mais René Pape, basse royale, se situe bien au-delà de ces apparences imposantes. Il représente un art du chant sensible et puissant, que les années ne fanent pas. Cinquante-six ans, c’est jeune. Dans une carrière de chanteur, c’est déjà l’automne. Avec l’Allemand, l’été rayonne toujours dans le timbre, et la santé vocale reste printanière.

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Mise en scène vocale

En embrassant tous les rôles de sa tessiture grave sur les scènes internationales depuis trois décennies, René Pape pourrait se contenter de ses succès lyriques. Ce serait mal connaître un artiste qui pousse l’incarnation des textes jusque dans leurs retranchements en récital. Et qui a développé un sens impressionnant de la mise en scène vocale. Un conteur de sa trempe, qui diffuse les images comme un projecteur et habite la narration sans presque bouger avec tant de force et d’incandescence, voilà qui est rare.

Au Grand Théâtre de Genève mercredi soir, il a ébloui dans un programme accompagné en finesse par le pianiste Camillo Radicke. La diction? De l’allemand (la Petite Cantate allemande maçonnique comme mise en bouche fraternelle) en passant par le tchèque (Chants bibliques fervents de Dvorák), le russe (Chants et danses de la mort habités de Moussorgsky) et l’anglais (Trois Chansons de Shakespeare de Roger Quilter), chaque mot brille de clarté, chaque phrase irradie de justesse.

Une ampleur de voix étonnante

Vous ne comprenez ni le tchèque ni le russe? Passons à l’incarnation. Si fouillée, si intime, si éclatante et puissante, que l’auditeur suit médusé les histoires dont il imagine la moindre description dans une suggestion saisissante.

La noirceur nocturne du psaume «Les nuages et l’obscurité» se déploie sur une ampleur de voix étonnante et René Pape mène la nuance jusqu’à son extinction à la fin de «Ô Dieu écoute mes cris». C’est à une célébration que le chanteur convie, dans ces chansons où Dvorák puise aux sources bibliques avec passion.

Et c’est avec feu qu’il plonge aux tréfonds de l’appel de la mort dans celles de Moussorgsky, entre désespoir et terreur glaçante. Ces tableaux sombres brossés au couteau, le soliste en contrebalance l’effet tragique avec le style plus naïf de Roger Quilter, qui répond aux mêmes morsures cruelles.

Parfaite de maturité et d’équilibre, la voix pleine, chaude et cuivrée emmène dans un monde tourmenté dont la salle ressort bouleversée. Et René Pape épuisé par un engagement total.