Ce coup de projecteur fait du bien. Alors que les théâtres sont condamnés à l’hibernation, Max Frisch, Luigi Pirandello, Henrik Ibsen et Ödön von Horváth frappent les trois coups. Ils vibrent ces jours en format de poche, dans la collection «Le Théâtre de» lancée, chez Ides et Calendes en 2015, par les traducteurs Hélène Mauler et René Zahnd.

La règle du jeu qui sous-tend ces monographies synthétiques et inspirées? Un essayiste, écrivain ou critique, imprime sa voix sur une matière a priori balisée. L’enjeu? «Offrir à l’amateur, à l’étudiant et au professionnel une lecture engagée d’un univers théâtral», raconte le Lausannois René Zahnd, auteur lui-même et ancien directeur adjoint du Théâtre de Vidy.

L’essence d’une scène imaginaire en 120 pages à peine. Il vaut la peine ainsi de suivre le poète et journaliste suisse Pierre Lepori dans le labyrinthe de Luigi Pirandello. Ou de découvrir Max Frisch avec la lunette de l’essayiste française Isabelle Barbéris, ou encore de se frotter à Henrik Ibsen, cerné par la professeur d’université Florence Fix.

Vagabond

René Zahnd, lui, s’est réservé Ödön von Horváth*, cet enfant d’une Europe chambardée, né en 1901 au bord de l’Adriatique, à Fiume – Rijeka aujourd’hui, en Croatie. Fils d’un diplomate de la petite noblesse hongroise, il vagabonde comme il respire. Son enfance est à Budapest, son adolescence à Munich et à Bratislava. Il est turbulent, sensible jusqu’à en être sismique. Il le sera toujours, auteur de pièces qui recousent les déchirures des offensés, comme Don Juan revient de guerre ou Figaro divorce.

Sa mort est une bavure du destin: une branche s’abat sur lui comme une massue, le 1er juin 1938 à Paris, sur les Champs-Elysées, dans le tohu-bohu d’un orage. Stefan Zweig, abasourdi, saluera en lui l’écrivain de langue allemande le plus doué de sa génération.

Le Temps: Pourquoi cette collection, au fond?

René Zahnd: Avec Hélène Mauler, nous avons voulu constituer une encyclopédie des auteurs, quelles que soient leur langue, leur époque. C’est un panthéon arbitraire où figurent aussi bien Eschyle expliqué par la grande Florence Dupont que Tchekhov approfondi par Georges Banu.

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Les auteurs vivants, Martin Crimp, Marius von Mayenburg, Yasmina Reza sont absents de ce bouquet. Pourquoi?

Parce qu’ils sont vivants, justement, et que leur œuvre n’est pas close. L’idée de chacun de ces livres, c’est d’ouvrir une perspective sur un édifice achevé.

Qu’est-ce qui vous a appelé vers Ödön von Horváth?

Le fait d’avoir traduit pour l’Arche avec Hélène Mauler plusieurs de ses pièces, dont Foi amour espérance et Casimir et Caroline. Ce travail m’a fait entrer dans l’intimité d’une langue riche de multiples registres. Ödön von Horváth rend justice aussi bien au verbe de l’ouvrier qu’à celui de l’homme politique. Le langage est la chair de ses personnages.

Comment travaillait-il?

Il griffonnait sur tout ce qu’il trouvait, attentif au bruit du temps, à une réplique de bistrot, à un slogan de manifestation, à un discours de tribun. Son écriture est le fruit de cette oreille et d’une pratique du collage. Pour une pièce, il pouvait accumuler une centaine de séquences numérotées, qu’il disposait ensuite comme un monteur de cinéma. Dans Casimir et Caroline, il s’amuse par exemple à juxtaposer deux points de vue différents sur une même scène.

Comme Bertolt Brecht, son contemporain, il est encensé très jeune. Le Prix Nobel de littérature Peter Handke, admirateur de Von Horváth, le considère comme un anti-Brecht. A-t-il raison de les opposer?

Ils ont connu le succès l’un et l’autre, presque au même moment à Munich, mais se sont ignorés. Brecht, qui n’est pas avare de commentaires sur ses pairs dans ses journaux, ne le mentionne pas une seule fois. A la différence de l’auteur du Petit Organon pour le théâtre, Von Horváth n’est pas marxiste. Bien que de gauche, il n’a pas de grille de lecture préconçue, il s’intéresse au destin des anonymes sans en tirer de leçon.

C’est le contraire d’un théâtre didactique…

Il ne juge jamais, il sympathise toujours, avec les êtres blessés en tout cas. Il décrit comment le chômage défait les existences, comment des tribuns profitent d’un désespoir pour mobiliser les foules, comment des hommes et des femmes en particulier sont broyés par une mécanique économique.

Qui sont ses personnages féminins?

Des rejetées, des courageuses, des obstinées qui finissent mal. Sa critique de la société patriarcale est cinglante. Pensez à Elisabeth, héroïne de Foi amour espérance. Elle devient marchande de soutiens-gorge pour conquérir son indépendance. Mais elle est punie de 15 jours de prison à cause d’un problème de patente. Pour s’en sortir, elle essaie de vendre son futur cadavre à un institut médico-légal. Elle espère ainsi récupérer ses droits, mais personne ne lui tend la main. Même le policier dont elle est amoureuse la rejette quand il apprend qu’elle a un casier judiciaire.

Quelle est la modernité de l’œuvre?

Sa description d’un machisme qui fait le lit du fascisme. Ses pièces montrent comment une population peut intégrer un système d’organisation fondé sur la domination. Ce qui la rend merveilleusement actuelle encore, c’est son humour, une poésie fêlée aussi qui déride le réalisme.

Quatre auteurs par an depuis 2015, quel rythme! Comment voyez-vous la suite?

Nous pourrions arrêter là! Nous avons mené cette entreprise grâce au soutien de la Fondation de Famille Sandoz et à l’engagement des Editions Ides et Calendes, qui bénéficient d’une belle diffusion en France. Mais une telle aventure a-t-elle encore un intérêt pour les lecteurs? Aujourd’hui, celui qui veut avoir une idée de Tchekhov va chercher ses informations sur Wikipédia.

Mais ce n’est pas comparable…

C’est pourquoi il faut soupeser notre décision. Notre motivation, à Hélène et à moi-même, n’a pas faibli. Au départ, en 2015, nous avons constitué une liste de cinquante-soixante écrivains. Si nous y parvenons, nous aurons alors construit une encyclopédie théâtrale sans frontière.


* Le Théâtre d’Ödön von Hörváth, René Zahnd, Ides et Calendes, 122 p.