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René Zahnd retrace le demi-siècle flambeur du Théâtre de Vidy

L’ancien directeur-adjoint de la grande institution lausannoise célèbre dans un livre aimant les grands artisans d’une réussite au long cours. Immersion dans une histoire vibrante où rôde l’ombre du fondateur Charles Apothéloz

Vidy, un demi-siècle flambeur

Publication René Zahnd retrace la saga d’une maison plus vivante que jamais

Il donne les clés d’une réussite au long cours

Sur les cendres de la fête, un théâtre se dessine. Charles Apothéloz a 43 ans en ce printemps 1965. L’acteur et metteur en scène vaudois vient de marquer l’Expo 64 avec Gulliver, pantin géant qui soumet les visiteurs de la manifestation à une batterie de questions portant sur l’identité suisse. Mais ce jour-là, il ne songe pas à ces foules qui dégoulinaient vers le lac: il a obtenu que le théâtre conçu par l’architecte Max Bill ne soit pas démonté comme les autres modules de l’expo. Le syndic de Lausanne Georges-André Chevallaz l’a soutenu. Apothéloz est soulagé: déjà patron du département dramatique du Théâtre municipal, il se voit offrir une extension de choix, une salle de 400 places parfaite pour la recherche, pense-t-il.

Un demi-siècle plus tard, ce bloc austère porte le nom de Théâtre Vidy-Lausanne. Il drague toujours les Alpes et bruisse de légendes, celles que laissent dans les mémoires les beaux spectacles. Ces cinquante ans sont l’objet de Vidy, un théâtre au présent, livre généreux signé René Zahnd, auteur de théâtre, codirecteur – avec Thierry Tordjman – de l’institution entre 2012 et 2013. Il retrace en mémorialiste aimant la saga d’une maison dont la chance, suggère-t-il, est d’avoir été toujours gouvernée par des entrepreneurs d’envergure, de Charles Apothéloz à Vincent Baudriller aujourd’hui. Chaque patron aura laissé sa marque, mieux, un legs, comme pour souffler qu’un théâtre est une œuvre ouverte.

On lève le rideau? Voyez le phénomène. C’est Apothéloz, tête bien faite et jambes sprinteuses – jeune, il excelle sur 200 et 400 mètres. Un jour, le théâtre l’a pris: en 1947, il monte Les Faux-Nez, spectacle distingué à Paris qui donne son nom à une compagnie qui va marquer. En 1965, il règne en fédérateur de la scène romande. Il révèle au Théâtre municipal les grands auteurs alémaniques, Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt; favorise des plumes d’ici, Emile Gardaz et Louis Gaulis. La salle de Vidy est alors la chambre noire où se rêvent des pièces-fresques – ce n’est qu’en 1972 qu’elle devient un théâtre à part entière. En 1967, il embarque 39 (!) acteurs dans L a Muraille de Chine de Max Frisch. L’entreprise est astronomique – près de 300 000 francs, alors que le budget du fonds du théâtre est de 500 000 francs. Mais elle frappe au Palais de Beaulieu, au Grand Théâtre à Genève, à l’Expo universelle de Montréal où le spectacle représente la Suisse. Sens de la grandeur? Oui. Et foi dans un art éclairant, au service d’une communauté.

Du deuxième acte, on dira avec René Zahnd que c’est celui d’un dandy: Franck Jotterand, la curiosité intellectuelle même. Usure? Charles Apothéloz annonce à l’automne 1974 qu’il ne sollicitera pas un nouveau mandat. Les autorités misent sur l’ancien rédacteur en chef de la Gazette littéraire, un rêve de journal culturel. Franck Jotterand forme avec son épouse Diana de Rham un couple solaire. Dans leur maison d’Aubonne, ils servent à leurs hôtes des vins du pays qui égaient les artères. Cette hospitalité est une philosophie: il accueille à Vidy le meilleur de la mise en scène romande, mais aussi de grands spectacles étrangers, dont Les gens déraisonnables sont en voie de disparition de Peter Handke, monté par Claude Régy, avec le jeune Gérard Depardieu.

Ses programmes ressemblent à sa Gazette. Ils foisonnent. Les spectacles sont des planètes autour desquelles gravitent conférences, projections, débats. Franck Jotterand fédère, sans esprit de chapelle. Il est rattrapé par la fatalité un sale après-midi de juin 1981. Avec son épouse, il circule sur l’autoroute dans la voiture d’une amie qui conduit. Soudain, un véhicule fuse sur eux. Grièvement blessé, il ne se remettra jamais et mourra, diminué, en 2000. Ses adjoints Pierre Bauer et Jacques Bert prennent le relais. Leur axe? Les artistes romands principalement. Avec des coups d’éclat, ceux de l’actrice Corinne Coderey par exemple dans Orgasme adulte échappé d’un zoo de Dario Fo.

Le troisième acte est un feu d’artifice. En cette fin des années 1980, le syndic Paul-René Martin comprend que la culture donne de l’éclat aux villes. Avec sa collègue Yvette Jaggi, il veut faire de Vidy une passerelle ouverte sur l’Europe. Le metteur en scène Matthias Lang­hoff sera pour eux l’homme de cet élargissement. Il tombe amoureux du paysage. Et renomme la maison «Un théâtre au bord de l’eau». L’excitation qu’il crée autour de ses spectacles est inouïe. Il ne reste que deux ans, mais chamboule la vie de milliers de spectateurs. Il appelle bientôt à ses côtés le Français René Gonzalez, une poigne de terrassier et un regard bleu d’aviateur. Il a dirigé le Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis et la Maison de la Culture de Bobigny. Il a ses entrées partout en Europe, l’amour des artistes. Dès 1991, c’est lui qui indique le cap: pendant vingt ans, ses élans d’insatiable enthousiasment.

A lire René Zahnd, on se dit qu’au-delà des ruptures, Vidy a cette chance, d’Apothéloz à Vincent Baudriller: s’offrir à des entrepreneurs fédérateurs dont l’ambition ne se réduit jamais à eux-mêmes.

Vidy, un théâtre au présent, 50 ans d’histoire, Favre, 288 p.

En deux ans, Matthias Langhoff chamboule la vie de milliers de spectateurs

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