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A Renens, en balade avec l'auteur Antoine Jaccoud

Scénariste, auteur de théâtre, performeur, Antoine Jaccoud a fait de la ville de l'ouest lausannois, son terreau d’inspiration

Dimanche, à Renens, au mois d’août. Gros soleil qui tape. Antoine Jaccoud nous attend à la Brasserie de la gare, en face des voies, côté sud. Il s’est assis en haut, devant la grande bow-window qui ouvre sur la rue, façon cinémascope. On se croirait dans l’univers de ses livres, de ses pièces de théâtre, de ses scénarios. Les hommes au comptoir pourraient être ses personnages. Les camions passent et trouent la torpeur par grandes rafales sonores. Les tickets de caisse volent sur les tables. Ici, on sert de la «cuisine traditionnelle et des spécialités sri-lankaises».

Renens: ville, banlieue, quartier de l’agglomération lausannoise? Ecrivain, scénariste pour Denis Rabaglia, Dominique de Rivaz, Ursula Meier, etc., performeur, Antoine Jaccoud a fait du faubourg son terreau d’inspiration, son «humus». Ses textes à l’humour vache et empathiques à la fois ont tous, de près ou de loin, quelque chose de cette ville-monde aux 200 langues, de cette gare de triage des rêves et des possibles.

Le premier Pink Floyd

«Je ne suis pas né ici. Je n’y ai jamais habité non plus. J’ai grandi à Lausanne. Mais c’est ici que j’ai vécu mes premiers Noëls. Ici que j’ai reçu ma première panoplie de cow-boy. Puis mon premier Pink Floyd, l’album avec la vache. Ici que j’ai compris pour la première fois qu’il pouvait exister un homme plus fort et plus charismatique que mon père. Ici que j’ai dansé mes premiers slows. C’était l’époque des minijupes et des grandes chaussettes portées très haut. Je suis né en 1957.»

Antoine Jaccoud a parlé d’une traite. Renens, ville initiatique. Mais ce n’est pas tout. Au cours de la promenade qui va suivre, dans les silences comme dans les flots de souvenirs, il sera question de mondes disparus, du sentiment d’entre-deux, de classes sociales, de rituels et de perte. Arpenter cette géographie, réelle autant que sentimentale, c’est refaire le chemin qui a conduit, un jour, au choix des mots.

Village

On passe sous les voies, long goulot de fraîcheur. De l’autre côté, c’est la rue de Lausanne, presque coite sous la chaleur. Et des petites rues comme sorties du XIXe et du début du XXe. On sent encore le village devenu ville industrielle d’un coup, avec l’arrivée du chemin de fer et la construction de la gare, en 1876. Des pavillons de campagne longent la grosse artère. Rosiers en profusion, romarin conquérant. Les potagers sont à l’arrière, tonnelles et tomates cœur de bœuf. «Quand on prononce le mot Renens, ce n’est pas ce genre de vision qui vient à l’esprit. J’aime ces décalages!», glisse notre guide.

Plus loin, bien au-delà de l’Hôtel de Ville, se dresse la salle de spectacles, toute graphique et coquette dans son architecture des années 1950. La halte est importante. Antoine Jaccoud fait partie du collectif d’écrivains alémaniques et romands «Bern ist überall». Ils signent des performances où les mots, les sons et surtout les langues se croisent pour dire la poésie de l’instant. Quand il s’est agi de trouver une idée de spectacle ancrée en Suisse romande, Antoine Jaccoud a prononcé deux syllabes: Re-nens, clé de son monde à lui. Ses collègues, les écrivains Pedro Lenz, Arno Camenisch, Noëlle Revaz ou encore Guy Krneta s’y sont engouffrés avec délice.

Le CD «Renens» est ainsi né: une capture en sons, en mots et en musique de l’esprit du lieu. Et c’est à la Salle de spectacles de Renens, en janvier dernier, qu’a été donnée la soirée de lancement. Plusieurs invités renanais figurent sur la bande-son. Entre les guitaristes et les rappeurs, une nonagénaire très à son affaire, Rolande Maire. «Rolande est ma tante. Elle a enseigné le piano chez elle, à Renens, toute sa vie.» Parmi ses élèves, comme elle le raconte dans le CD, des employés des Transports lausannois ou de chez Kodak. A la soirée, elle a eu droit à un tonnerre d’applaudissements.

Rolande

Rolande et son mari. Ce sont eux qui ont amené Renens dans le paysage d’enfance d’Antoine Jaccoud. Le mari de Rolande roulait dans une Buick, colossale, comme surgie d’un film américain. Le couple possédait aussi un poste de télévision. «Mes parents avaient lu quelque part que la télévision n’était pas bonne pour la cohésion familiale. Donc on n’en avait pas. On allait regarder «Zorro» chez mon oncle et ma tante tous les mercredis après-midi.»

Le couple habitait un grand immeuble dans le quartier de Florissant, juste en face des usines d’emballage Bobst qui ont déménagé depuis. L’immeuble, lui, est toujours là, fraîchement rénové. Les Noëls enchantés décrits dans «Country», le recueil de chroniques qui vient de paraître aux Editions D’Autre part, se déroulaient là. En quelques paragraphes, l’auteur décrit la disparition, avec les années, des chants, des poèmes récités ce soir-là et la dissolution du religieux dans la marchandisation générale. Puis, toutes les tentatives pour retrouver du sens à la fête. «J’observe le bricolage de nos vies et le désarroi qui peut en naître. J’ai rencontré, il n’y pas longtemps, quelqu’un qui se formait en chamanisme pour proposer de nouveaux rituels aux enterrements…»

La Migros dresse son sigle orange dans le silence du quartier résidentiel. La Coop et la Migros, «nos deux églises», reviennent souvent dans les saynètes sur le vif d’Antoine Jaccoud où des êtres à la marge, sur le déclin, s’inventent des sortilèges pour rester dignes et ne pas sombrer.

Havre seigneurial

Une forêt apparaît tout à coup. Puis le château de Renens-sur-Roche, havre seigneurial des XVIIe et XVIIIe siècles. On prend une rue en pente bordée de villas. Tous les textes d’Antoine Jaccoud sont écrits pour être dits, sur scène, au cinéma. Les personnages sont saisis jusque dans leurs parlers. «Ces derniers temps, j’ai osé parler en mon nom. Dire «je» pour la première fois. Je lis mes textes en public, avec un pianiste. Et j’aime le micro. Même si je suis malade de peur avant. Cela doit réparer mes frustrations de scénariste…»

Rue du Temple, l’Ecole cantonale d’art de Lausanne dans les anciens locaux de l’usine de collants Iril, fermée en 2002. «Des milliers de femmes, immigrées pour la plupart, ont travaillé là dans des conditions très dures», rappelle Antoine Jaccoud, qui enseigne à l’ECAL. On s’arrête devant un bar, rue Verdeaux: «C’était le Pam Pam. C’est là que je retrouvais mes copains de Renens. On avait nos boguets et on frimait devant les filles en faisant des levées, roue avant en l’air, la clope au bec… Un boguet, c’est comme un cheval. J’ai fait l’apprentissage de la liberté et d’une certaine virilité. C’était au siècle dernier. Comment frimer aujourd’hui, à l’époque de la mobilité douce?» Au-dessus du bar, un salon SM a ouvert.

Dans les yeux

Et puis on débouche sur un bâtiment rose, une ancienne entreprise qui appartenait au père d’un ami. «Tous les samedis, on faisait des booms, là-haut, au-dessus des locaux. C’est là que j’ai vécu mes premiers émois sensuels, là que j’ai senti pour la première fois un corps féminin contre le mien. On avait entre 14 et 16 ans. Les filles étaient d’un milieu populaire. Je les trouvais plus sexy que celles de la bourgeoisie, elles étaient plus alertes. Je naviguais entre Renens et les grandes familles lausannoises que je fréquentais aux scouts. Moi, je me situais au milieu et j’observais.»

On a marché deux heures et demie, sans interruption. La soif se fait sentir. La gare de Renens apparaît en contrebas. Antoine Jaccoud veut absolument lire un article paru dans «Le Temps» sur un éleveur qui tue ses bêtes en les regardant dans les yeux. Il écrit une pièce sur notre rapport aux animaux pour le Théâtre de Vidy. On le laisse, alors, dans la chaleur de l’après-midi. A Renens.


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