Scènes

A Renens, Omar Porras vivifie Beckett

Le directeur du TKM-Théâtre Kléber-Méleau s’associe à Dan Jemmett pour le meilleur de l’auteur irlandais. Grâce à eux, les veines enfantine et comique de son écriture ressortent

La Dernière Bande, de Samuel Beckett, c’est l’histoire d’un homme de 69 ans, usé et déclassé, qui écoute avec mélancolie un journal intime enregistré lorsqu’il avait 39 ans. Mais La Dernière Bande, selon Dan Jemmett et Omar Porras, c’est aussi l’histoire d’un comédien amoureux de la scène qui rend hommage au théâtre et à sa force vive quoi qu’il arrive. D’où, sur le plateau du TKM, la reproduction du théâtre de l’Athénée, mythique salle parisienne dans laquelle Omar Porras a joué sous la direction de Claude Stratz. D’où, surtout, l’incroyable composition du directeur des lieux. Ou comment la vieillesse extrême de son personnage est subitement balayée par un zéphyr de juvénilité lorsqu’il revit son amour du passé.

On n’oubliera pas ce visage de sitôt. Plus une ride, plus une crispation. Mais une face rendue à sa jeunesse avec, dans le regard, un espoir qui transcende toute détresse. Lorsque Krapp, vieillard clownesque, écoute le souvenir d’une romance, ou plutôt d’une fusion, à fond de barque, relatée par son double de 39 ans, il revit l’élan dans l’instant, sautant allègrement la barrière du temps. Comment mieux dire le pouvoir de l’imagination?

Des grimaces par milliers

L’effet est d’autant plus frappant que, le reste de la représentation, Omar Porras compose une figure formidablement diminuée. Epaules aux oreilles, bassin en avant, jambes arquées, démarche poussive, grimaces par milliers: Beckett a écrit un personnage de 69 ans, Omar Porras, nez cramoisi perruque en pétard, lui en donne 169! Mais on a immédiatement de la sympathie pour ce vieux clown décati. Car on retrouve beaucoup de l’être humain dans ses empêchements. Sa difficulté de mouvement, ses tremblements lorsqu’il ouvre les tiroirs de la table, son intense concentration lorsqu’il pèle et mange une banane, sa maladresse lorsqu’il fait tomber une des boîtes qui contiennent les bandes magnétiques, sa colère alors devant le déclin de son corps et encore sa distraction qui le fait revenir sur ses pas, tourner en rond…

Ce Krapp, que Porras a imaginé avec le metteur en scène Dan Jemmet, est un cadeau pour le théâtre. Car il est à la fois spectaculaire dans ses postures inspirées de la commedia dell’arte et touchant lorsqu’il bloque et reste en suspens.

Sinistre? Non, malicieux!

Mais encore? Pourquoi aller voir un vieillard vermoulu replonger dans ses souvenirs de jeunesse, avant d’enregistrer une ultime bande aux sombres tonalités? Parce que le jeu d’Omar Porras est d’une richesse et d’une précision rares. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut savourer une performance d’une telle prestance. Surtout, parce que, grâce à cette mise en scène bienveillante, le texte de Beckett connaît de belles embellies. Un regard plissé, un sourire en coin, un rire chafouin, et ce sont les veines enfantine et comique de l’auteur irlandais qui ressortent. La description de «Fanny, vieille ombre de putain squelettique» pourrait être sinistre? Les deux artistes transforment le vieux clown en séducteur farceur et rendent le passage malicieux. Le constat de vacuité dans la vie du grabataire pourrait être désolant? Omar Porras ne succombe pas sous la tirade fatale de Beckett: «Rien à dire, pas couic. Qu’est-ce que c’est aujourd’hui, une année? Merde remâchée et bouchon au cul.» Il la négocie comme un défi, la provoque en duel tonique.

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Le cadeau est là. Partageable par tous. Quand d’autres comédiens, talentueux, mais peut-être moins inventifs, composent des héros beckettiens accablants de désenchantement, Omar Porras montre que la vieillesse brise certes les os, mais pas les âmes. Que tout est question de points de vue et de générosité. Son Krapp est diminué, empêché, ultra-usé. Mais riche de mille possibles poétiques. Ainsi, le jeu, pourtant lent, fourmille de sous-textes et on ne s’ennuie pas un instant face à cet homme qui convoque à lui seul des foules entières et des paysages changeants.


La Dernière Bande, jusqu’au 3 décembre, TKM-Théâtre Kléber-Méleau, Lausanne.

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