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A Reno, Bernardo Atxaga retrouve le pays basque de son enfance

Dans le désert du Nevada, les histoires fleurissent et se mêlent aux rêves et aux souvenirs. Un livre inclassable et jubilatoire

Du mois d’août 2007 au mois de juin 2008, Bernardo Atxaga a résidé à Reno avec sa femme et ses deux petites filles. Le livre qui est issu de ce séjour porte le titre plat de Séjour au Nevada. En espagnol, il s’intitule Días de Nevada, ce qui peut se lire «Jours de Nevada» ou «Jours de neige».

La neige

De la neige, il y en a, dans cet ouvrage inclassable, et des neiges d’antan aussi. Si Atxaga y tient une sorte de journal de sa résidence, il y entrelace des souvenirs, des histoires, dont certaines sont de vraies nouvelles, des rêves, des messages à un ami, des appels téléphoniques, des paysages et des voyages. Tout cela forme un puzzle raffiné, formidablement vivant. L’écrivain est invité par le Centre d’études basques de l’Université: parmi les auteurs qui écrivent en euskara, il est le plus connu à l’étranger. Il adapte lui-même ses livres en espagnol, et c’est souvent de cette langue qu’il est traduit dans le monde entier.

A Reno, on ne lui demande aucune prestation, ni cours, ni séminaires, ni ateliers. Il a tout son temps pour observer la vie quotidienne, ce qu’il fait avec poésie, précision et humour. Puis l’exotisme de Reno fait ressortir des images du vieux pays, et le récit se déroule en contrepoint, par petites touches d’abord, puis avec de longues plages qui forment des îlots narratifs.

Le silence

Ce qui frappe les arrivants, c’est d’abord le silence: «Les casinos sont étanches, leur intérieur recouvert de moquette, aucun son ne sort des pièces où s’alignent les machines à sous et les tables de jeu», et jusqu’aux voitures, qui semblent rouler sur de la moquette. C’est la nuit. Au loin, les lumières des casinos, aux couleurs de bonbons, et plus loin, le noir absolu du désert. Dans le jardin de la petite maison, des yeux jaunes brillent. Un serpent à sonnettes, comme prévient le guide de voyage? Non, un raton laveur, observateur prudent de tout le séjour. Des bêtes, il y en aura beaucoup: les veuves noires, ces araignées dangereuses que les «exterminateurs» traquent dans les maisons; les fameux serpents; des chevaux sauvages; et des ours, en tout cas, à l’école, les fillettes sont-elles informées de la conduite à adopter si des plantigrades se pointent en classe.

Si des ours apparaissent dans la cour, on doit éteindre les lumières et se mettre sous les pupitres. Même chose si un sniper commence à nous tirer dessus. – Instructions données aux filles à l’école à Reno

Emigration basque

Mais pourquoi le Nevada? Au XIXe siècle, poussés par la misère, de nombreux bergers et bûcherons basques ont quitté Euskadi pour chercher fortune dans l’Ouest sauvage. Certains l’ont trouvée, comme les Laxalt, véritable dynastie qui compte aujourd’hui des politiciens, des hommes d’affaires et plusieurs écrivains. On trouve leurs livres, qui parlent du vieux pays, à la librairie de Reno L’épouse de Bernardo Atxaga, traductrice et historienne, profite du séjour pour étudier cette diaspora. Et les filles observent tout d’un œil neuf: le regard du père se porte souvent à leur hauteur.

Un homme inquiet

C’est un père et un homme inquiet, en tout cas, c’est ainsi qu’il se montre avec humour. Les dangers du désert l’effraient, et ceux de la ville aussi. La lecture de la Reno Gazette-Journal, posée devant la porte à l’aube, n’a rien pour le rassurer, avec ses faits divers. Des tentatives de viol, dans le voisinage, puis une jeune fille qui disparaît, et jusqu’à ce qu’on retrouve son cadavre, l’histoire hante le livre, menace diffuse sur les deux gamines, petit roman policier qui renvoie à Lolita que l’écrivain relit à Reno.

La vie prend forme, on apprivoise l’environnement: fast-foods, supermarchés, promenades en ville, voyages jusqu’en Californie. Lors d’une virée dans le désert avec un collègue plus âgé, ils rencontrent des prisonniers qui cassent des cailloux dans la fournaise. Le squelette d’un ichtyosaure qui ressemble à Flipper donne l’échelle du temps. Une autre fois, deux Indiens païutes pêchant au bord d’un lac rappellent une autre vie, un monde disparu. L’ami américain résume: le Nevada, «c’est un Etat qui s’est développé grâce à quatre choses. Le divorce, le jeu, la prostitution et les mines d’or et d’argent.» Les fantômes de Marilyn Monroe et d’Arthur Miller sont encore présents, échos du tournage des Misfits. Mais on est en 2007, la guerre en Irak s’éternise, Obama et Hillary Clinton viennent chacun son tour faire campagne.

Fantômes de l’enfance

Le Pays basque revient avec les chevaux, des souvenirs de l’enfance, souvent empreints de violence, nimbés du mystère des secrets de famille. Un frère emporté par la guardia civil et emprisonné, le fantôme de l’ETA et celui du franquisme. La maladie du père, sa mort. L’enterrement et une scène comique entre l’entrepreneur de pompes funèbres et les frères. Les appels à la mère qui ne comprend rien au décalage horaire. Un voyage de groupe en Italie avec elle. Le souvenir tragique d’un cousin autiste dont le suicide entre en collision avec les premières surprises-parties et les flirts, ou comment concilier l’horreur de la mort et l’appel des hormones.

Nos vies sont les rivières qui se jettent dans la mer, qui est la mort. – Jorge Manrique (1477) cité dans «Séjour au Nevada»

La figure du boxeur Uzcudun surgit. Dans les années 1920, ce bûcheron était «the Basque woodchopper, one of the best». De retour en Espagne, il est devenu «un champion de l’anticommunisme», un fidèle soutien du franquisme. Un vrai roman, comme il y en aura plusieurs au cours de ce récit en éclats d’histoires, lointaines ou immédiates. Vers la fin, Atxaga s’inquiète d’avoir pu laisser se glisser dans un poème «comme l’air dans un pneu la légèreté, la sotte arrogance de celui qui est sûr d’avoir raison». Il peut se rassurer, Séjour au Nevada est une merveilleuse et modeste tentative de trouver comment vivre.


Bernardo Atxaga, Séjour au Nevada., trad. de l’espagnol par André Gabastou, Bourgois, 472 p. ****

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