Renoir, de fleur en fleur, de chair en chair

La Fondation Gianadda propose de «revoir Renoir». Plantureuse ou évanescente, la femme est au cœur de l’exposition, qui suit le peintre dans sa quête picturale

S’il était un thème, ou des thèmes, à ­l’exposition Renoir à la Fondation Gianadda, à Martigny, ce serait d’une part et à l’évidence la femme, sa chair opulente et chatoyante. Mais aussi une certaine nostalgie, la nostalgie d’une thématique qui serait inédite, dans le cas d’un peintre très fêté, très admiré, du plus célèbre – avec Monet – des peintres impressionnistes. Revoir Renoir : outre la presque similarité des termes, ce titre nous met en effet sur la piste de cette nostalgie, qui implique un mouvement vers l’arrière. Mais il nous promet aussi, peut-être, une vision un peu nouvelle, un peu changée, au travers d’un certain nombre de tableaux peu connus, voire inédits, qui appartiennent à des collections privées. Le parcours débute auprès de petites toiles de jeunesse: Pierre-Auguste Renoir a 20 ans lorsqu’il brosse, au moyen d’un pinceau qui donne l’effet du pastel (qu’il utilisera en effet par la suite), cette fantaisie avec Arlequin et Colombine , ou cette autre scène galante avec Pierrot et Colombine (1861).

Plus vigoureux, déjà la patte d’un maître, ce portrait du père de son ami Alfred Sisley, en 1864, l’air sévère, en habit noir. Viennent ensuite des paysages, ou des portions de paysage, avec fleurs, neige, blés ou prés, dans la technique impressionniste: c’est que l’on est arrivé aux années 1870 et que la première exposition du groupe aura lieu en 1874.

L’exposition, à la suite du peintre bien sûr, s’intéresse désormais à la femme, amoureusement sans doute, picturalement surtout. Ainsi du Portrait de Madame X dans une robe bleue, à jabot de dentelle presque translucide, le cou gainé d’un collier d’or, le profil aigu, splendide toile d’une collection particulière. D’autres portraits au pastel, dont le peintre use avec délicatesse et netteté dans Tête de femme (1876-77) ou Jeune Fille (vers 1878), sur un fond turquoise. Quelques paysages encore, et des natures mortes, puis la femme à nouveau, et aussi la fille. Plus rapides, du fait de l’impatience des modèles, ces portraits de fillettes ou de jeunes filles conservent un peu de cette indécision de l’âge qui ajoute à leur charme (Jeune Fille au corsage vert et au ruban rose, ou le portrait mélancolique de Mlle Julie Manet, vers 1894).

Dans Jeune Femme au chapeau noir, le contraste entre la masse sombre du couvre-chef et la joue rose, sur un fond aux teintes de l’arc-en-ciel, est particulièrement réussi. Quant aux femmes mûres, matrones bien en chair, marchandes, ou l’épouse, Aline, la nourrice, Gabrielle, en compagnie des enfants, ou des dames de la haute, parfois des nus, toutes offrent ce regard particulier, dans l’épaisseur du visage. Un regard qui s’inscrit au fond des yeux bien marqués, en amande, un regard à la brillance un peu étrange. Auguste Renoir, à la suite de Rubens ou de Boucher, prise les tons ocre, fauves. L’incarnat, le vermillon. Ce rouge semble échappé du Bouquet de fleurs dans un vase daté de 1916, ou de la chevelure rousse de la Femme à l’oiseau, où la forme statufiée du modèle rend la silhouette de l’oiseau, posé sur sa main, plus menue, tandis que la relation entre la femme et le volatile acquiert une présence remarquable. Dans sa période la plus plantureuse, parfois lourde, au niveau des formes comme au niveau des teintes, Renoir est, et reste, un tout grand peintre.

Au terme de la première période impressionniste, le peintre a en effet connu les doutes, la volonté de changement. Il a trouvé dans le portrait notamment, portrait des proches ou portrait de commande, une manière nouvelle de combiner les teintes, de susciter la sensation du toucher, les milles associations offertes par les reflets sur une surface satinée, sur l’éclat des chevelures, le lissé des rubans. S’il insiste autant sur l’aspect gracieux des enfants et celui voluptueux des femmes, c’est peut-être pour mieux contrer le caractère évanescent, mouvant, de la touche de cette première manière, où le regard émerveillé ne s’arrête pas, sautillant de vague en vague (Etude de mer (Marine à Capri), 1881), de brin d’herbe en brin d’herbe, de fleur en fleur (Femme à l’ombrelle dans un jardin, vers 1873-1875), de pastille d’ombre en tache de lumière (Au jardin – Sous la tonnelle au Moulin de la Galette, 1875-1876).

Revoir Renoir, Fondation Pierre-Gianadda, rue du Forum 59, Martigny, tél. 027 722 39 78. Tous les jours 9h-19h. Jusqu’au 23 novembre.

Il a trouvé,dans le portrait notamment, une manière de susciter la sensation du toucher