Au terme d'une campagne éditoriale savamment orchestrée autour de son mystérieux quatrième roman, nul n'ignore plus que la star de la rentrée se nomme Michel Houellebecq (lire en page 43). Dans quatre jours, on saura tout sur les réjouissantes perspectives que nous réserve selon lui le clonage humain… Mais on trouve déjà en librairie profusion de bons livres, dont plusieurs sont signés par des femmes qui posent des questions essentielles. L'Italienne Rosetta Loy et l'Allemande Gila Lustiger retracent de manière forte et subtile les tragédies de la dictature et de la guerre dans des œuvres de fiction où se confondent l'individuel et le collectif. Marie Darrieussecq s'interroge sur ce que signifie «être né quelque part». Pascale Kramer s'attache à peindre des êtres détruits d'avance parce qu'ils n'ont pas accès à la parole, et Maryline Desbiolles dénonce l'injustice faite à une mère frappée dans sa chair. Quant à Lydie Salvayre, elle livre avec La Méthode Mila une réflexion sur la vieillesse, qui est en même temps une attaque en règle de la philosophie de Descartes (cf. l'extrait paru dans le SC du 23 juillet). Si implacable qu'il soit, le discours magistral qu'elle tient réussit le tour de force de ne pas accabler le lecteur mais, au contraire, de le ragaillardir en le faisant rire.

Prix Novembre 1997 pour La Compagnie des spectres, qui donnait à entendre les soliloques vertigineux d'une mère folle et de sa fille, la romancière renoue ici avec un de ses exercices préférés, l'art de la rhétorique grand siècle. Elle s'emploie à le cultiver dans ses plus beaux atours (mots recherchés, longues périodes balancées, répétitions solennelles, passés simples et subjonctifs imparfaits enfilés comme des perles) tout en les minant de l'intérieur par des expressions triviales qui en ruinent l'effet, comme ce projet du narrateur de se livrer à de puissantes spéculations «avant que de clamser». On retrouve son talent à faire s'affronter ses personnages en un efficace huis clos, où la parole est mise en scène dans tous ses registres: apostrophes vengeresses, argumentation point par point, dialogues décalés, réponses à choix (tapez 1, 2, 3…), monologue intérieur, aphorisme en italiques scandant le récit (L'âme de l'homme est violente), jeux de mots, etc.

Le narrateur de La Méthode Mila est un quadragénaire qui vit retiré à Moissy (1432 habitants) où il a accueilli sa mère veuve et impotente, sans mesurer ce que cette cohabitation allait lui coûter en soins de tous les instants. Très vite, sa patience est mise à rude épreuve et la tendresse cède la place à l'agacement, puis à la colère, au remords, à la violence rentrée, à l'abattement, à la pitié, aux griefs silencieux, à l'exaspération et à la haine. Bref, toute une gamme de sentiments contre lesquels le narrateur se bat, impuissant, jusqu'à ce qu'il espère remettre de l'ordre en lui en relisant le Discours de la méthode: «J'ai besoin de croire que je peux, de la broussaille de mon esprit, faire un jardin à la française, genre Versailles, en plus modeste, quoique.»

Suivent des pages hilarantes où il s'exerce à cogiter, mais en vain, parce que ses pensées ressemblent à des étourneaux, quand elles ne sont pas toutes orientées vers le même sujet, dans la mesure où il est sans cesse interrompu par les demandes maternelles. Lorsqu'elle renverse sa tisane, le narrateur va dans la cuisine, saisit un torchon et s'exclame: «Je pense dont j'essuie», en éclatant d'un rire qui fait détaler le chat. Avant de se rebiffer tout net devant l'imposture de ce «Discours à la con». Pourquoi la méthode cartésienne passe-t-elle pour «le champagne de la pensée», alors qu'elle est entièrement façonnée contre elle (la pensée), à force de raison plan-plan, d'application, de prudence précautionneuse? Bref, Descartes ne vaut pas «Pascal, mon préféré», (célébré déjà dans La Puissance des mouches, qu'on a vu au théâtre l'hiver dernier à Genève).

Désormais privé de tout recours, le narrateur est mûr pour la rencontre qui changera sa vie. Parce qu'il n'a plus rien à perdre, il sonne un matin à la porte de Madame Mila, voyante réputée faire des miracles. Il se trouve face à une diva en turban, «embijoutée, majestueuse, vaguement effrayante», qui lui demande son nom, Arjona (dans Passage à l'ennemie, le précédent roman de Lydie Salvayre, c'était déjà le patronyme de l'inspecteur amoureux), avant de lui parler de la conquête arabo-andalouse. Et d'un ancêtre poète à Cordoue, arabe ou juif, car «tout Espagnol est un Sémite qui s'ignore». Désorienté et subjugué tout à la fois, le narrateur prend goût aux fables extravagantes de Madame Mila, d'autant que celle-ci a la bonne idée de lui proposer d'engager sa fille Perline pour s'occuper de sa mère. Cette adolescente au doux prénom, qui n'aime que des brutes, complète la galerie des sacrifiées muettes que sont Olympe (Les Belles Ames, tout juste réédité en Points Seuil), Louisiane (La Compagnie des spectres) ou Dulcinée (Passage à l'ennemie). Et ça marche! Tandis que sa mère, trimbalée partout par Perline, du supermarché au café, retrouve goût à la vie, lui-même tombe irrésistiblement amoureux. On laisse au lecteur le plaisir de découvrir les rebondissements ludiques du récit, quand le narrateur envisage d'écrire un traité de la paella pour boucher un coin à Descartes; ou ses péripéties politiques, quand Moissy se ligue contre le projet d'une aire de stationnement pour les Roms.

La vision du monde de Lydie Salvayre, qui exerce la profession de pédopsychiatre en banlieue parisienne, n'a rien de lénifiant. Elle n'ignore pas le malheur des hommes (racisme ordinaire, violence, folie) qu'elle évoque avec des accents d'indignation sarcastique. Quant à son énergie, sa générosité et sa fantaisie, elles trouvent à s'exprimer dans son éloge final du baroque, du désordre vivant, de l'élan sans mesure vers l'impossible et surtout de l'amour, qui est un miracle. Un miracle inséparable de la raison comme le ciel de la terre, mais brouillards compris. C'est la méthode Mila. Ou la méthode Salvayre!

Lydie Salvayre: La Méthode Mila (Seuil, coll. Fiction & Cie, 226 p.)