Durant maintes années s'il m'arrivait de me réveiller avant les autres je pensais que le battement de l'horloge murale dans le salon était le cœur de la maison, et je restais des heures et des heures les yeux ouverts sans bouger dans le noir à l'entendre vivre avec la certitude qu'aussi longtemps que le balancier danserait d'un bord à l'autre

systole diastole, systole

diastole, systole diastole

aucun de nous ne mourrait.

Durant maintes années s'il m'arrivait de me réveiller avant les autres je pensais que le battement de l'horloge murale dans le salon était celui de mon propre cœur, et je restais des heures et des heures les yeux ouverts sans bouger dans le noir à m'entendre vivre. Le lit dans la chambre de mes parents branlait quand il se penchait vers la table de chevet en remuant les bouteilles, ma grand-mère que le médecin venait ausculter et à qui il prescrivait des médicaments toussait au bout du couloir comme lorsqu'on agite un petit sac de cailloux, la moissonneuse se mettait au travail, Maria da Boa Morte montait du village et entrait dans la cuisine avec sa cigarette à l'envers lui brûlant la langue et je me sentais responsable de la vie de tous puisqu'il fallait que quelque chose en moi, dans ma poitrine, se balance de gauche à droite et de droite à gauche

systole diastole, systole

diastole, systole diastole

pour que nous puissions continuer à exister, la maison, mes parents, Maria da Boa Morte, moi, les gens se levaient, les setters aboyaient dans le patio, les cailles s'élançaient du mur en appelant à longs cris le soleil, ma grand-mère, buvant de l'eau avec du sucre, continuait à agiter son petit sac de cailloux, l'horloge se raclait la gorge avant de dire six heures et moi les yeux ouverts sans même oser remuer un doigt, attentif aux oiseaux, à la clarté du coton par la fenêtre et aux cueilleurs dans le champ que les contremaîtres répartissaient avec un sifflet autour du cou, j'empêchais le monde de mourir, j'empêchais les hommes vêtus de noir d'amener la fourgonnette des enterrements et d'emporter ma grand-mère dans un cercueil, moi de gauche à droite et de droite à gauche

systole diastole, systole

diastole, systole diastole

préoccupé par les pleurs de Rui que Josélia calmait et par les protestations de Clarisse qui refusait de manger, permettant à mon père de se servir du whisky et de le cacher à nouveau, ma mère en peignoir, froissée de sommeil, grondait depuis la porte

– Carlos

sans comprendre que c'était grâce à moi qu'elle pouvait gronder, qu'au moment où l'horloge, où moi, cesserions de battre

systole diastole, systole

diastole, systole diastole

la maison et ma famille et l'Angola entier disparaîtraient, il me fallait rester sans bouger, avec quelque chose au fond de ma poitrine battant de gauche à droite et de droite à gauche, en attendant qu'il y ait Baixa do Cassanje et le jour et le fleuve, qu'elle remonte les stores et me secoue le pied sous la couverture

– Carlos

ma mère du matin, plus vieille et pauvre et petite et laide que ma mère du soir, sans cils, ni boucles d'oreilles, ni colliers, ni talons hauts, avec des rides que je ne lui connaissais pas flétrissant sa bouche, des lanières de peau molle entre le cou et les épaules, l'horloge s'est arrêtée comme pour reprendre ses forces

(l'impression alors que tout

allait se désintégrer en silen-

ce) a sonné un ding dong papal, s'est remise à battre et à son battement nous avons continué à vivre, avec mon père remuant des goulots dans le bureau, ma mère du matin promenant une tache de graisse ou d'œuf sur son peignoir, tirant ma couverture et découvrant mes jambes

– Six heures et demie

viennent de sonner Carlos

la moissonneuse soufflait un panache de fumée, piétinait la pente du coteau sous les béquilles de ses roues, le conducteur juché dessus

Cassiano

(il habitait seul, il a toujours habité seul dans une baraque en brique qu'il remplissait de cages de tourterelles, après la peste il n'est plus resté dans les cages que des petits tas de plumes et de becs ouverts qui ne chantaient rien, il a ouvert le portillon sans une plainte et a jeté les tourterelles dans la forêt

Cassiano

où seront les tourterelles à

présent?)

ma mère du matin m'enfilait une chemise et un short tout en étouffant un bâillement sous sa paume comme on écrase un moustique, Maria da Boa Morte remplissait des bols de nourriture pour les setters qui lui bouillonnaient autour, mon père les yeux cernés de poches violettes

(le même père le matin,

le même père le soir,

les mêmes savates aux lacets

défaits, le même débraillé)

hésitait en descendant l'escalier pour prendre le petit déjeuner, refusait le lait et les tartines, repoussait la tasse de café d'orge avec une grimace de dégoût, demandait à Damião déjà en veston blanc et boutons dorés, qu'il lui serve son cordial

(il disait cordial)

rangé dans le buffet pendant que moi je rajustais ma chemise avec infiniment de précautions, tout doucement, pour ne pas qu'on mette ma grand-mère en terre et que le cœur de la maison ne cesse de battre, à mesure que j'avançais le long du couloir, déplaçant le verre plein de mon corps, attentif aux hochements du balancier, je suis passé devant la toux au petit sac de cailloux et au relent de médicaments et d'agonie parce que seul le balancier en cuivre dans une boîte de verre avec deux poids, en cuivre également, pendus à des chaînes, empêchait les hommes vêtus de noir de l'emporter, une des cailles a volé contre la fenêtre m'effrayant et effrayant le mécanisme qui a tressailli dans un hoquet

diastole, systole diastole

puis s'est ratatiné, a émis un pâlot petit ding dong, j'ai cru que la maison et les gens allaient s'évaporer mais non, Maria da Boa Morte attisait le feu, Clarisse réclamait plus de flocons, ma mère en marmonnant des plaintes fermait à clef le buffet aux bouteilles et gardait la clef dans sa poche, l'odeur des tournesols et le reflet du fleuve m'aidaient à avancer sans toucher le plancher, le petit sac de cailloux a sonnaillé au premier étage sa détresse lointaine, trop lointaine pour m'inquiéter, l'horloge grâce à Dieu continuait, continuerait toujours, finalement il n'y avait pas de maladies, il n'y avait pas la mort, l'Afrique, ma maison, ma famille et moi étions tout bonnement éternels puisque jamais rien de mal ne nous arriverait, mon père pouvait boire du whisky sans que son foie ne se détraque puisque les menaces de l'infirmier de Malanje brandissant la paperasse des analyses, deux croix en rouge ici, trois croix en rouge là, n'étaient qu'absurdes balivernes, il n'y avait que les ouvriers noirs pour sentir le cadavre et être enterrés dans le cimetière du couvent autour de la tombe du colon où les hyènes piaulaient, nous étions éternels, nous ne grandissions pas, nous jouions assis par terre sous l'arbre de Chine, et là-dessus le dessert de Rui dégoulinant sur les azulejos, son corps basculant en arrière, le visage énorme rien que des dents de plus en plus longues, reliées par un ferment d'écume en ébullition, ma mère à Damião et à Fernando

– Tenez-le pour l'amour

de Dieu tenez-le

cette imbécile d'horloge de gauche à droite et de droite à gauche convaincue de pouvoir continuer à me tromper avec son obésité monotone, Rui se tordait malgré Damião et Fernando, renversait Josélia, mon père tâtait la nappe en quête de réconfort, j'ai balancé contre le boîtier de verre un chandelier en argent dont je ne saurais dire ce qui lui est arrivé depuis que je suis parti d'Angola au milieu du chambardement dont parlent les journaux,

– Je t'interdis de tuer mon

frère tu entends?

Les chaînes supportant les poids ont formé un nœud, le balancier a craqué au fond de la caisse en bois, a avancé, a reculé, a hasardé une plainte, s'est ravisé

– Je t'interdis de tuer mon

frère tu entends?

a recommencé à dandiner sans autorité ni suite sa fesse ronde, si ça se trouve nous allons tous mourir, ça se trouve je vais grandir, ça se trouve je vais avoir de la barbe et des cheveux blancs et des lunettes, ça se trouve je vais aimer la soupe et les fines herbes et parler d'argent, Rui n'était plus que des dents et des dents s'avalant avec furie, Maria da Boa Morte s'est agenouillée dans la cuisine, mon père sans voir personne continuait à tâter les assiettes et les tasses, si ça se trouve je vais aller en smoking dîner chez les Belges et au palais du gouverneur, quand nous roulions la nuit nous percutions les hiboux sur la piste, l'éclat chromé de leurs orbites, un bruit flasque contre le pare-chocs et shlack terminé, il y avait des pierres et des arbustes sur le bas-côté, des creux d'ombre que je ne remarquais pas le jour, des lapins, on aurait dit des lapins et un monde sans couleur dont la fulgurante cruauté me terrifait, le corps de Rui s'est distendu avec la mollesse de qui s'évanouit, ses dents ont diminué de taille, son visage était de nouveau son visage, celui qui m'aidait à construire des tours de boue et à courir après les poules, l'horloge murale, vindicative, a sonné treize ou quatorze ou quinze ding dong rendant folle ma mère qui posait sur le front de Rui une serviette mouillée

– Par pitié faites-moi taire cette horloge s'il vous plaît

Ce texte est extrait de «La Splendeur du Portugal», roman qui paraît ces jours-ci chez Bourgois.