Ce serait un livre sur les hommes, sur l'amour des hommes: objets aimés, sujets aimants, ils formeraient l'objet et le sujet du livre. Les hommes en général, tous – ceux qui sont là sans que jamais l'on sache d'eux autre chose que leur sexe: ce sont des hommes, voilà tout ce qu'on peut en dire –, et les hommes en particulier, quelques-uns. Ce serait un livre sur tous les hommes d'une femme, du premier au dernier – père, grand-père, fils, frère, ami, amant, mari, patron, collègue…, dans l'ordre ou le désordre de leur apparition dans sa vie, dans ce mouvement mystérieux de présence et d'oubli qui les fait changer à ses yeux, s'en aller, revenir, demeurer, devenir. Ainsi la forme du livre serait-elle discontinue, afin de mimer au fil des pages ce jeu de va-et-vient, ces progrès, ces ruptures qui tissent et défont le lien entre elle et eux: les hommes feraient des entrées et des sorties comme au théâtre, certains n'auraient qu'une scène, d'autres plusieurs, ils prendraient plus ou moins d'importance, comme dans la vie, plus ou moins de place, comme dans le souvenir.

Je ne serais pas la femme du livre. Ce serait un roman, ce serait un personnage, qui ne se dessinerait justement qu'à la lumière des hommes rencontrés; ses contours se préciseraient peu à peu de la même façon que sur une diapositive, dont l'image n'apparaît que levée vers le jour. Les hommes seraient ce jour autour d'elle, ce qui la rend visible, ce qui la crée, peut-être.

Je sais ce que vous allez dire: et les femmes? Les autres femmes? La mère, la sœur, l'amie… N'ont-elles pas autant de poids dans une vie, sinon davantage? Ne comptent-elles pas?

Elles ne compteraient pas. Pas dans cette histoire. Ou très peu. Je donnerais au personnage ce trait précis de mon caractère (je le tiens de ma mère…): ne s'être, pendant toutes ces années, intéressée – n'avoir pu s'intéresser – qu'aux hommes.

C'est ainsi. C'est un défaut, si vous voulez. Un défaut d'attention, une carence de l'esprit. Depuis toujours, elle regarde les hommes, rien d'autre. Ni les paysages, ni les animaux, ni les objets. Les enfants, quand elle aime leur père. Les femmes, quand elles parlent des hommes. Toute autre conversation l'ennuie, elle y perd son temps. Elle peut visiter les plus beaux pays du monde, voir les pampas, les déserts, les musées, les églises, tous les voyages lui semblent vains tant que n'apparaît pas, fût-ce en reflet, en mirage, en ombre chinoise, la trace d'un homme bleu, d'un gaucho, d'un Christ. Sa géographie est humaine, strictement. Elle ne fera jamais un kilomètre pour contempler seule un lever de soleil, une falaise, ou les lignes au loin du Mont-Blanc – elle ne voit pas l'intérêt, elle a l'impression d'être morte. Elle est sortie demi-folle du film de Cukor, Women, où il n'y a que des femmes, et parfois l'une d'elles s'écrie en tournant la tête vers la porte: «Tiens, voici John» (ou Mark, ou Philip), mais jamais celui-ci n'entre dans le champ: aucun corps d'homme, pas même une voix – c'est insupportable. Mais elle déteste aussi les films de guerre, les histoires de sous-marins mâles et d'amitié virile où les femmes n'apparaissent qu'en photographie dans un portefeuille et en souvenir ému juste avant la mort. L'intérêt passionné qu'elle porte aux hommes, il faut qu'ils le lui rendent. Elle aime les hommes qui pensent aux femmes. Dès qu'elle arrive quelque part, où qu'elle aille, elle regarde s'il y a des hommes. C'est un réflexe, un automatisme, comme d'autres écoutent la météo: une façon d'anticiper le proche avenir, de savoir quel temps il va faire. L'attrait n'est pas d'abord physique, en tout cas pas nécessairement, même s'il le devient souvent. Elle n'a pas de type particulier, pas de fascination spéciale – blonds, bruns, grands, minces, trapus, fragiles –, elle a des préférences, bien sûr, mais pas de système. Dans un premier temps, l'homme compte moins comme individu caractérisé que comme présence; c'est une réalité globale dont la vue s'assure aussitôt où le cœur se rassure: il y a des hommes.

Elle ne va pas à leur rencontre, du moins pas comme on pourrait croire. Elle ne fond pas sur eux pour les capter, les saisir, leur parler. Elle les regarde. Elle se remplit de leur image comme un lac du reflet d'un ciel. Elle les maintient d'abord dans cette distance qui permet de les réfléchir. Les hommes restent donc là longtemps, en face d'elle. Elle les regarde, elle les observe, elle les contemple. Elle les voit toujours comme ces voyageurs assis vis-à-vis d'elle dans les trains maintenant rares où cette disposition existe encore: non pas à côté d'elle, dans le même sens, mais en face, de l'autre côté de la tablette où gît le livre qu'elle écrit. Ils se tiennent là. C'est le sexe opposé.

Je serais donc aussi ce personnage, on peut le penser, bien sûr, puisque j'écris, puisque c'est moi qui laisse épars entre nous les feuillets où je parle d'eux. Difficile d'y échapper tout à fait. Mais la question de la vérité ne se posera pas. Il ne s'agira ni de mon père, ni de mon mari, ni de personne; il faudra qu'on le comprenne. Ce sera une sorte de double construction imaginaire, une création réciproque: j'écrirai ce que je vois d'eux et vous lirez ce qu'ils font de moi – quelle femme je deviens en inventant cet inventaire: les hommes de ma vie. Le cliché est à prendre au pied de la lettre: les hommes de ma vie, comme je dirais: les battements de mon cœur.

Oui, voilà le projet dans sa définition la plus juste. Ce serait après un grand bal dont, passant de bras en bras, j'aurais malgré l'ivresse tenu à jour et conservé le carnet, et l'on pourrait y reconnaître, au fil des pages, des danses et des noms, le défilé irrégulier des cavaliers, bien sûr, leur manière propre, leur allure, mais surtout, dessinée par le mouvement même du tourbillon, allant de l'un à l'autre, prise, laissée, reprise, embrassée, le cœur battant, la figure floue et chavirée de la danseuse, en vue cavalière.

Carnet de bal. Ce serait le titre.

Ce texte est extrait du roman «Dans ces Bras-là» qui paraît ces jours-ci.