«La Tempête» (La Tempestad) a obtenu le prix Planeta en 1997, confirmant ainsi l'originalité et la maestria de l'auteur des Masques du héros (LT du 16 janvier 1999) et de Cons (LT du 23 octobre 1999). Ce roman tourne obsessionnellement autour de deux héroïnes. C'est d'elles qu'il s'agit d'apprendre le sens de la vie et le sens de l'amour. De façon ou d'autre, l'esprit et le cœur des personnages centraux appartiennent à ces deux héroïnes et l'intrigue subtilement policière ne fait qu'exalter leur emprise.

La première héroïne est Venise. Venise en hiver, désolée, fuie des touristes, dédale battu des hautes eaux et de neige, noyé de brumes visqueuses, rempli d'immondices. Ici, Venise splendide et délabrée, théâtrale et véridique dans ses présages, rongée à mort par le cancer humide de sa lagune n'est pas un cadre pittoresque et fonctionnel mais un envoûtement dont on ne se remet pas. On pense, bien sûr, à Thomas Mann et à Visconti. L'autre héroïne est, au cœur de Venise, au Musée de l'Accademia, l'illustre tableau de Giorgione, La Tempête, dont le mystère a fait couler tant d'encre depuis tant d'années.

Mais prenons le roman du côté des êtres humains qui subissent le génie du lieu et des chefs-d'œuvre. Le narrateur, Espagnol jeune, pauvre et célibataire, Alejandro, maître-assistant en histoire de l'art, vient, après cinq ans d'effort, d'achever une thèse, «liée au mortier fébrile de mes obsessions», sur La Tempête – qu'il ne connaît que par des reproductions et des commentaires; il vient enfin d'obtenir une bourse pour contempler de ses yeux l'objet de ses recherches et discuter de son interprétation révolutionnaire avec le possessif directeur du Musée, Gilberto Gabetti, savant chevronné et sarcastique. À peine arrivé, tard dans la nuit, il appelle le maître, lequel le refroidit d'emblée en lui assenant que «Giorgione a été le premier des artistes modernes qui a peint sous l'empire des passions auxquelles le portait son âme sans être entravé par un projet préconçu, des symboles ou des allégories». Et, tout à coup, Alejandro entend claquer un coup de feu. Par la fenêtre, il voit un homme sortir en titubant d'un palais voisin, un trou rouge dans la poitrine, et s'effondrer sur l'appontement entre le palais et le canal. Il y court, le soulève, mais ne recueille aucun message du mourant.

L'enquête policière commence, menée par l'inspecteur Nicolussi, qui enchaîne cigarette sur cigarette. La victime est vite identifiée, un certain Valenzin, notoirement connu comme excellent restaurateur de tableaux, trafiquant de faux tableaux de maîtres et de vrais tableaux dérobés dans les églises. La trame apparente du roman consistera à trouver qui a abattu Valenzin et pourquoi: tant de gens peuvent lui en vouloir! Mais cette énigme est indissociable du mystère plus vaste de Venise et de La Tempête.

L'enquête abonde en rebondissements qui amèneront Alejandro à y jouer un rôle non négligeable, au péril de sa vie, et qui le conduiront dans divers milieux de la société vénitienne, chez les aristocrates, les parvenus et les misérables pêcheurs d'une lagune polluée. Il se trouve que Gabetti a une fille qui est son bâton de vieillesse et qu'il adore. Il se trouve que cette Chiara a appris l'art de la restauration avec le séduisant escroc Valenzin. Fut-il son amant? Alejandro la rencontre dans l'église à moitié inondée où elle restaure des Tintoret – et tombe amoureux. Elle partage le point de vue de son père sur La Tempête: l'art est une religion du sentiment, qui n'a rien à voir avec les calculs de la raison, un vertige créateur...

On taira la suite de l'intrigue et la chute de ce polar éminemment cultivé qui sait aussi, avec intelligence et subtilité, proposer une réflexion pénétrante sur l'art, l'amour, la vie et la mort en jouant sur l'intrication du lieu et des personnages. L'écriture de Juan Manuel de Prada témoigne d'un rare sens de la profondeur psychologique des êtres et des complexités de l'âme.