Coup d'essai, coup de maître: publié à l'automne dernier, le premier roman de Boualem Sansal, Le Serment des barbares, brossait un portrait effrayant, terriblement accusateur, de l'Algérie d'aujourd'hui (LT du 28 août 1999). Une nation naufragée, dont l'histoire semble écrite par une meute de criminels et de brigands: requins en djellabas, mafieux enturbannés, islamistes fanatisés, champions du bakchich, bureaucrates barbotant dans le cloaque d'un Etat-gabegie, autant de cibles contre lesquelles Boualem Sansal – haut fonctionnaire algérien de 50 ans – décochait ses banderilles en empruntant à Léon Bloy sa verve vengeresse, et à Céline sa fureur incandescente. L'Enfant fou de l'arbre creux ne change ni de style ni de décors. Et utilise le registre du polar pour fustiger, une seconde fois, un pays livré à l'arbitraire le plus insensé, «où l'on joue sa vie sur la couleur d'une cravate».

Pierre Chaumet est un Français d'adoption qui est né en Algérie en 1957, aux heures sanglantes de la guerre d'indépendance. Ses parents ont mystérieusement disparu et il a été recueilli par des pieds noirs avant d'émigrer en France, où il dirige une petite entreprise d'informatique. Mais il a le mal du pays. Souvent, il rêve à sa ville natale – Vialar, aujourd'hui rebaptisée Tissemsilt – et sa tête est pleine de siroccos, de koubbas, de palmiers, de burnous chatoyants, de gandouras immaculées…

Un jour, prétextant un voyage d'affaires, il saute dans un avion et atterrit dans une Algérie honteusement défigurée, qui n'a plus les couleurs de la nostalgie. Sous haute escorte policière, il écume la capitale, assiste à quelques dîners officiels assez hilarants, découvre une ville aux abois où Al Capone et le Père Ubu mènent un bal tragique entre deux attentats terroristes, sous l'œil de dirigeants complices. Flanqué d'un ange gardien tout droit sorti de chez San Antonio – Salim 22 Long Rifle –, Pierre Chaumet ne tardera pas à s'éclipser de cette jungle et s'embarquera clandestinement pour Tissemsilt, «afin de gravir la colline oubliée de son enfance».

C'est là, aux portes du désert, qu'il va renouer avec ses racines, enquêter sur ses origines, retrouver les traces de sa mère Aïcha, qui croupit dans un asile de fous. Et découvrir comment son père Omar, résistant fellaga, fut liquidé par une bande de nervis à la solde de l'ignoble Mokhtar, un ripou de la Révolution, un de ces caïds qui «font et défont les gouvernements sur un simple claquement de doigts». Et lorsque ce Mokhtar est à son tour assassiné, Pierre Chaumet se retrouve au banc des accusés…

Condamné à la peine capitale, il est aussitôt enfermé à Lambèse, sordide pénitencier perdu au cœur des Aurès. Derrière les grilles de la cellule 517, il raconte toute son histoire à Farid, son compagnon de détention, tandis que, dans le bloc voisin, un directeur véreux gère sa carrière de «bons et loyaux trafics». Une commission internationale des droits de l'homme s'apprête à visiter la prison et l'administration de Lambèse est sur les dents car Pierre Chaumet, qui clame son innocence, risque de devenir un hôte encombrant. On va donc s'en débarrasser. Et orchestrer son évasion à grands renforts de communiqués mensongers!

Entre thriller et western mafieux, vaudeville rabelaisien et tragédie politique, L'Enfant fou de l'arbre creux rassemble tous les démons d'une Algérie où les hors-la-loi font la loi: triomphe de la soumission et de l'incivisme, phobie du terrorisme, corruption à tous les étages, faillite de l'humanitaire (des pages incendiaires contre les salonards occidentaux et leurs tartufferies), crimes déguisés en causes sacrées, désertion du pouvoir, résignation des intellectuels, complicité des médias, procès truqués, colonialisme rampant, rien ne résiste au réquisitoire de Sansal. L'Algérie, écrit-il, est une terre «où les tueurs sont en marche, les menteurs aux postes, les fous aux machines, les aveugles aux mâts de vigie».

Un livre terrible, moins débridé que Le Serment des barbares, mais galvanisé par la même truculence flamboyante, la même volonté de nommer l'innommable et d'exorciser le Mal. On attendait Sansal au tournant de ce deuxième roman: il prouve qu'il est un écrivain de haut vol, dans la grande tradition satirique.