Dans son premier roman, Small World, Martin Suter s'emparait d'une thématique digne de Frisch et Dürrenmatt: tout en traitant des mécanismes de la maladie d'Alzheimer, il dénonçait les turpitudes de la bourgeoisie zurichoise. Encouragé par le succès, il vient de publier un deuxième livre qui joue toujours plus ou moins dans la même sphère, La Face cachée de la lune (Die dunkle Seite des Mondes, LT du 24 juin 2000).

A quarante-cinq ans, Urs Blank, à l'acmé de sa carrière d'avocat d'affaires, affiche tous les signes symboliques de la réussite. Pourtant, à l'issue d'une séance particulièrement cruelle pour l'adversaire du moment, le golden boy va promener dans la forêt ses chaussures anglaises cousues sur mesure. La boue et les brindilles qui souilleront un peu plus tard la boutique de sa belle amie, négociante en meubles art déco, ne sont que les prémices d'une crise violente. Angoissé par la fuite du temps, Blank tombe amoureux d'une petite hippie attardée, dont la sincérité le fascine. Elle l'entraîne à la consommation de champignons hallucinogènes. Urs, qui s'est risqué par défi, se trouve pris dans un trip gravissime dont les effets anéantissent toutes les barrières que l'éducation avait jusqu'ici mises à son agressivité. Une deuxième expérience, sous contrôle psychiatrique, ne fera qu'ajouter la mauvaise conscience aux pulsions meurtrières. Le dangereux avocat cherchera alors dans la forêt un refuge qui mette les humains à l'abri de sa violence et réciproquement. Sans succès, bien sûr!

Entre l'«univers impitoyable» de la jungle des villes et les difficultés de la vie sauvage dans un pays aussi construit que la Suisse, Martin Suter trame une intrigue très bien ficelée, teintée d'un moralisme de bon aloi et allégée par l'humour. Dans ce registre, la cérémonie de prise d'hallucinogènes dans un tipi d'alpage est particulièrement bienvenue.

Auteur de chroniques qui paraissent dans la Weltwoche, sous le titre significatif de «Business class», scénariste de Daniel Schmid, avec lequel il travaille actuellement, parolier de Michael von der Heide, Martin Suter porte sur la société qu'il décrit un regard vif mais éloigné, puisqu'il a choisi de vivre essentiellement à Ibiza et au Guatemala, pour des raisons liées à l'amitié, à l'économique et au climat. Ce qui ne l'empêche pas de s'exprimer dans un français parfait.

ENTREVUE

Le Temps: Vos romans et vos chroniques semblent être peints sur le motif. L'éloignement de la source d'inspiration n'est-il pas un handicap?

Martin Suter: Non, au contraire, la distance est une alliée. Je n'ai pas besoin d'inventer: les souvenirs sont déjà en moi sous forme littéraire. Les accessoires changent, je me renseigne, mais ni le milieu ni les comportements ne changent en profondeur.

La crise qui fissure la vie de votre héros est antérieure à la prise d'hallucinogènes mais cette expérience la précipite. Des effets aussi radicaux et durables sont-ils effectivement possibles?

Non, je ne crois pas. Je me suis énormément documenté sur le sujet: ce qui peut être très dangereux, c'est le mélange. J'ai inventé un champignon inconnu qui induit cette catastrophique levée d'inhibition. Ce qui est avéré, c'est la possibilité de corriger les effets d'un mauvais trip par un deuxième sous contrôle médical, mais dans le cas que je décris, elle échoue. La perception du monde est profondément affectée: «Il n'y a plus rien au monde qui compte que moi», pense Urs Blank. C'est sa «face cachée» comme nous en avons tous une, au fond, mais lui, il en tire les conséquences. Ce qui m'intéresse, ce sont les changements involontaires d'un personnage par le biais d'événements extérieurs.

A propos de contrôle médical, votre héros entreprend sa psychothérapie avec un ami. Ce n'est pas très orthodoxe, non?

En effet! Mais comme de toute façon, il n'y croit pas, il se dit: autant le faire avec un copain!

Dans vos deux romans, pour échapper à un système injuste, il faut passer par la maladie, le meurtre, la violence. Il n'y a pas d'autre issue?

Ce n'est pas tant l'idée de l'échappatoire qui m'intéresse que ce fossé entre l'être et le paraître. Et puis attendez un peu, je n'en suis qu'à mon deuxième roman!

Vous avez pris goût à la fiction?

Oui, certainement! L'écriture de commande est nécessaire si on veut vivre de sa plume, il faut bien que quelqu'un paie ce qu'on écrit. On ne peut pas vivre de ses romans si on n'est pas très connu. Mais j'aime nouer une intrigue, jouer avec les personnages.

Ils sont un peu stéréotypés: l'avocat d'affaires en crise, la petite hippie, la bourgeoise libérale, etc. Vous aimez manipuler les clichés?

J'aime me saisir des stéréotypes pour les dévier. Et puis les clichés permettent de communiquer plus vite, d'accélérer l'histoire. Mais vous avez raison, je me rends compte que c'est dangereux.

Vous évoquez les techniques de narration, il semble que l'histoire vous intéresse plus que la langue?

L'écriture m'intéresse dans la mesure où elle me permet de dire ce que je veux dire dans le roman. Pour moi, ce n'est pas un lieu d'expérience langagière. Pour cela, il y a les poèmes et les chansons. Quant aux techniques, je pense, avec les auteurs anglo-saxons, qu'il y a des lois du récit et qu'on doit au lecteur de les respecter. Par exemple, il faut activer son attention et aussi le divertir.