Depuis 1992, date de sa fracassante entrée en littérature avec Hygiène de l'assassin (1992), où elle brossait le portrait au vitriol d'un vieil écrivain odieux, Amélie Nothomb n'a pas manqué une seule rentrée littéraire. Après Stupeur et tremblements, pochade drôle et cruelle sur ses débuts de jeune salariée dans une grande entreprise nippone, qui lui valut l'an dernier le Grand Prix du roman de l'Académie française, elle remonte plus loin encore dans le passé avec le récit de ses trois premières années au Japon. Grâce à son précédent livre, on sait déjà qu'enfant, elle avait successivement voulu être Dieu, puis le Christ, enfin une simple martyre. Voici donc les débuts dans la vie de Dieu, sous les espèces… d'un tube digestif.

Dans ce roman autobiographique, Amélie raconte comment elle a connu durant deux ans une existence si purement végétative, sans pleurs, ni cris, ni mouvements, que ses parents l'avaient surnommée «la Plante». Tout se passe comme si le futur auteur d'Hygiène de l'assassin, du Sabotage amoureux ou de Stupeur et tremblements avait dès le départ fondé sa vision du monde sur une lutte (même obscure) pour le pouvoir: «En vérité, Dieu était l'incarnation de la force d'inertie – la plus forte des forces. La plus paradoxale des forces, aussi: quoi de plus bizarre que cet implacable pouvoir qui émane de ce qui ne bouge pas? La force d'inertie, c'est la puissance du larvaire.»

Or, un jour ordinaire, on ne sait pourquoi, Dieu déchoit: il s'assied dans son lit-cage et sort de son mutisme en faisant retentir la maison de ses hurlements. L'enfançon immobile est devenue une bête braillarde et insomniaque. A deux ans et demi, Dieu n'est plus que cris, rage, haine lorsque sa grand-mère, qui ne la connaît pas encore, fait le voyage de Bruxelles à Osaka et réussit à l'amadouer en lui offrant du chocolat blanc de Belgique. Le miracle a lieu: la petite Amélie, jusque-là nourrie de carottes bouillies avec du jambon par une mère qui pense que le sucre est un poison, découvre d'un seul coup la gourmandise, le plaisir et la vie: «Ce fut alors que je naquis, à l'âge de deux ans et demi, en février 1970, dans les montagnes du Kansai, au village de Shukugawa, sous les yeux de ma grand-mère paternelle, par la grâce du chocolat blanc.»

L'apprentissage de la marche et du langage s'ensuit, évoqué avec verve par la future romancière, qui subodore que «parler est un prélude au combat» et dissimule à son entourage familial que sachant à peine quelques mots français, elle s'entretient en japonais avec sa gouvernante Nishio-san. Laquelle la traite comme une divinité car avant l'école maternelle, au pays du Soleil-Levant, on est un okosama, «une honorable excellence enfantine». Le jardin, la cuisine, la mer, le Petit Lac Vert où elle aime se baigner sans fin: autant de lieux paradisiaques. Mais à presque trois ans, Amélie apprend qu'elle sera un jour chassée du jardin, qu'il lui faudra quitter le pays bien-aimé, la montagne, les fleurs et Nishio-san: «Ce qui t'a été donné te sera repris: ta vie entière sera rythmée par le deuil.» Et elle frôle la mort en se laissant tomber dans l'étang aux carpes, qu'elle est chargée de nourrir malgré sa profonde aversion pour leur bouche vorace, ce «tube digestif à l'air».

Quand on sait tout de la vie et de la mort à trois ans, comment conclure – sinon abruptement? «Ensuite, il ne s'est plus rien passé.» Ce récit d'enfance échappe, on l'aura compris, à tout attendrissement rétrospectif pour remonter à la source des sensations qui fondent l'être et ses choix ultérieurs.