Le réveil a sonné à 5h50. Simon Limbres, 19 ans, s’est arraché des draps. Il a rejoint Johan et Christophe pour aller chevaucher la vague, moment d’extase avec l’écume qui jaillit dans le matin du monde. Au retour, le conducteur s’est endormi, et le van a percuté un poteau. Le crâne du jeune surfeur, qui n’avait pas de ceinture de sécurité, a heurté le pare-brise. Il est sans connaissance lorsque le SAMU le désincarcère.

Simon est admis en service de réanimation, «un espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort». Les lésions sont irréversibles. Le professeur Révol informe les parents que leur fils ne sortira pas du coma profond. «Simon est en état de mort cérébrale. Il est décédé. Il est mort». Puis, à la tangente du chagrin brutal, l’infirmier Thomas Rémige vient suggérer aux parents anéantis la possibilité du don d’organes. Commence une course contre la montre impliquant une chaîne de compétences et de solidarité. Chirurgiens, permanents de l’agence de la biomédecine, pilotes d’avion, ambulanciers assurent une «coordination logistique impeccable» pour que le cœur de Simon trouve sa place dans la poitrine de Claire et recommence à battre. Il est 5h49…

Chanson de geste

Dans «Réparer les vivants», gros succès de librairie, Maylis de Kerangal relate cette transmigration à travers un vocabulaire dont la précision documentaire stimule le souffle poétique. Au gré de brefs chapitres inscrits dans une unité de temps précise, elle brosse un portrait vivant de tous les acteurs de cette chaîne qui va de la mort à la vie.

Ce roman bouleversant, exaltant, passionnant, semble rigoureusement inadaptable au cinéma. Katell Quillévéré, 36 ans, a pourtant osé se lancer. Elle a pris le livre «en pleine face». Et s’est rendu compte que ses films, «Un Poison violent» (2010) et «Suzanne» (2013), sont «hantés par la perte, la séparation, la disparition d’un être cher, mais vont tous du côté de la résilience». Ni chronique linéaire, ni récit choral, «Réparer les Vivants» est plutôt une «chanson de geste», une «course de relais où chaque personnage passe un flambeau». C’est sans douleur que Katell Quillévéré et son scénariste, Gilles Taurand, ont transcrit les mots en images, trouvant des équivalences visuelles, sans négliger la plus-value symbolique. Ainsi Simon, au matin de son dernier jour, sort par la fenêtre, comme on part à l’école buissonnière ou comme on se jette dans le vide.

Nature et science

Il a fallu donner un physique à cette chaîne de passeurs. La réalisatrice voulait des acteurs «puissants, tous très différents, une diversité de corps et de visages à l’image de la société d’aujourd’hui. Le don d’organes nous rappelle aussi que sous la peau, il n’est plus question ni de couleur, ni de sexe, ni d’âge, ni d’origine sociale». La rondeur de Bouli Lanners dément la sécheresse du Révol écrit. C’est une chirurgienne (Dominique Blanc), et non un confrère masculin, qui procède à la transplantation. Et un Algérien incarne Rémige. Certains spectateurs sont touchés par Emmanuelle Seigner (la mère de Simon) ou Gabin Verdet (Simon); Tahar Rahim est prodigieux dans le rôle du responsable de la coordination hospitalière. «Sa charge symbolique est très grande. Il est la charnière entre les deux parties du film, le passeur qui, sur le Styx, ramène de la mort à la vie, explique la cinéaste. Tahar est une très belle personne, très pure, très spirituelle. Je lui ai enlevé sa barbe, je suis allée chercher son enfance».

Elle a supprimé quelques personnages pour des questions de rythme. Elle en a aussi rajouté un, Anne Guérande (Alice Taglioni). Cette pianiste est le grand amour de Claire (Anne Dorval) qui, la veille de son opération va la retrouver. Au cours de cette parenthèse s’opère un glissement sémantique du mot cœur, muscle vital et siège des sentiments. Katell Quillévéré a ressenti le besoin d’une narration «moins horizontale, plus cyclique, avec davantage de résilience. Il fallait que j’aille du côté de celle qui reçoit. La question de la réception me passionne: qu’est-ce que cela signifie que d'accepter un organe étranger dans son corps? Est-ce que je le mérite? Faut-il écouter la nature ou la science?». Par ailleurs, Claire a deux grands garçons et «jusqu’à quand doit-on rester en vie lorsqu’on est mère? Je ne voulais absolument pas qu’elle soit réduite à sa fonction de mère. L’histoire d’amour est une manière de la faire exister en tant que femme».

Nouveau matin

Le travail de documentation mené par l’écrivaine a été reconduit par la cinéaste. Elle a rencontré tous les corps de métier pour passer des mots aux gestes. Elle a compris que l’expression «avoir une vie entre les mains» peut se traduire de façon très littérale au cinéma. Elle a assisté à une transplantation cardiaque: «Une des plus grandes expériences de ma vie. Voir ce muscle être sorti de la glace, posé dans une poitrine qui n’est pas la sienne… Et là, il n’y a plus rien à faire. Juste attendre, le regarder recommencer à battre. On se retrouve face à un énorme mystère. Le mystère absolu du vivant. L’acte chirurgical confine au sacré».

Claire ouvre les yeux et sourit dans la lumière douce du matin. En réalité, le réveil est «beaucoup plus long, beaucoup moins glamour», rigole Katell Quillévéré. Ella a voulu que dans ce plan final, «très artificiel», le film se détache du réalisme «pour aller vers le poétique». Le soleil effleure le visage de la transplantée. On a l’impression qu’elle voit son donneur et le remercie.


«Réparer les vivants», de Katell Quillévéré (France, 2016), avec Tahar Rahim, Emmanuelle Seigner, Anne Dorval, Bouli Lanners, Kool Shen, Monia Chokri, Alice Taglioni, Dominique Blanc, 1h43.