Cinéma

Réponses locales pour questions globales

Le réalisateur français Dominique Marchais livre avec «Nul homme n’est une île» un documentaire inspirant, qui part d’une coopérative sicilienne pour ensuite se pencher sur des exemples de développement raisonné en Autriche et dans les Grisons

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Les premières minutes de Nul homme n’est une île sont fascinantes. Dominique Marchais y filme, longuement, la fresque du bon et du mauvais gouvernement. Œuvre monumentale peinte par Ambrogio Lorenzetti au XIVe siècle, elle orne les murs de la salle du Conseil du Palais communal de Sienne, en Toscane. Elle insiste – dans un style qui rappelle l’art naïf – sur l’idée que pour être juste, un gouvernement doit placer au cœur de ses décisions les préoccupations des citoyens. Départ ensuite pour la Sicile, vers la coopérative des Galline Felici, ou «poules heureuses», créée il y a une dizaine d’années et qui réunit des agriculteurs travaillant en biodynamie.

Formée autour de Roberto Li Calzi, elle a commencé par lutter contre l’urbanisation rampante et le déclassement de terrains agricoles en zones à bâtir. Face à la force de frappe de la grande distribution, les Galline Felice se sont petit à petit imposées comme un village d’irréductibles capables de faire d’une utopie une alternative viable. La coopérative, qui fait vivre quelque 500 personnes dans la région de Catane, exporte aujourd’hui ses produits en France, Belgique et Autriche. Son réseau, dans la lignée des «paniers bios» qui sont dorénavant proposés un peu partout, s’est construit autour d’une liaison directe entre les producteurs et les clients, sans intermédiaires. A ceux qui se posent logiquement la question de l’empreinte carbone, Roberto Li Calzi répond très pragmatiquement qu’il veille à ce que les denrées exportées ne fassent pas concurrence aux producteurs locaux, et qu’il encourage ses collègues étrangers à s’unir sur le même modèle afin que les consommateurs puissent faire appel à des réseaux plus proches de chez eux.

Freiner l’exode rural

Après cet épisode sicilien, peut-être un peu long car la proposition des Galline Felici n’est dans le fond pas inédite, Dominique Marchais pousse plus loin sa réflexion sur une utilisation optimale du territoire et des ressources. Dans les Grisons, à Marans puis à Vrin, il s’intéresse à des exemples de développement raisonné qui sont parvenus à freiner l’inexorable exode rural que connaissent les régions périphériques. Au cœur de ce deuxième segment, une réflexion architecturale menée par Gion A. Caminada, originaire de Vrin et aujourd’hui professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

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Dans ce petit village acculé au fin fond d’une vallée, les éleveurs se sont constitués en coopérative tandis que les exploitations agricoles ont été remaniées afin de mieux répondre aux besoins. Dans le même temps, les services comme l’artisanat ont été renforcés. En 1998, Vrin s’est vu attribué par Patrimoine suisse le Prix Wakker du patrimoine suisse pour «l’intégration exemplaire des bâtiments agricoles modernes dans un village de montagne traditionnel».

Vertus incitatives

Non loin de là, dans le Vorarlberg autrichien, nonante entreprises artisanales locales se sont unies au sein d’une association qui leur a permis de conserver leur savoir-faire et de sauver des emplois. Là aussi, la gestion des ressources naturelles – notamment du bois – et la transition vers des énergies renouvelables sont centrales. A l’heure où l’on parle beaucoup de l’importance de la démocratie participative, la région a même fait œuvre de pionnière avec la création d’un Bureau des questions du futur, à l’écoute depuis 1990 des préoccupations citoyennes. On en revient à la fresque du bon et du mauvais gouvernement, la boucle est bouclée.

Nul homme n’est une île – titre emprunté à un poème de John Donne – est un documentaire admirablement construit, qui pousse à la réflexion et à la remise en question. C’est un film nécessaire qui montre que rien n’est inéluctable, qu’il est possible de lutter contre des phénomènes globaux et anxiogènes avec des mesures locales simples et concrètes. Loin de l’écologie culpabilisante, il a de saines vertus incitatives.


«Nul homme n’est une île», de Dominique Marchais (France, 2017), 1h36. Sortie le 20 juin.

Projections spéciales en présence du réalisateur: le 18 juin à La Chaux-de-Fonds (ABC, 20h30) avec la participation du SEL – Système d’échange local, le 19 juin à Neuchâtel (Apollo, 18h) avec le membre des Verts neuchâtelois Roby Tschopp et le maraîcher David Bichsel, le 20 juin à Lausanne (Les Galeries, 18h30) avec le professeur Dominique Bourg et la revue «Tracés», le 21 juin à Genève (Cinémas du Grütli, 20h) avec la conseillère nationale écologiste Lisa Mazzone, l’architecte cantonal Francesco Della Casa et le directeur de l’Office de l’urbanisme Sylvain Ferretti.

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