Le 21 décembre 1960 aux studios A & R de New York, on imagine Ornette Coleman annonçant au producteur d'Atlantic Nesuhi Ertegun le titre du disque qu'il vient de graver. Free Jazz, le nom du premier morceau enregistré. On imagine aussi le visage décomposé des sept musiciens invités. En 54 minutes extatiques, ils ont offert au siècle son disque le plus révoltant, le plus provocateur, le plus sublime.

Être un créateur rayonnant et se jeter ainsi dans un précipice sonore, c'est jouer à Colomb découvrant les Amériques. Chaque respiration d'Ornette Coleman, ce jour-là, s'est inscrite dans l'histoire. Et avec quel panache! A sa sortie, dans le monde entier, cet album donne lieu aux débats les plus virulents, aux contestations farouches des tenants du jazz moderne, aux suspicions des avant-gardistes frileux. Le saxophoniste est alors souvent considéré comme un usurpateur et un opportuniste.

Quarante ans plus tard, cette longue pièce, conçue par deux quartettes improvisant simultanément, reste une chose dangereuse. Même si le free jazz, devenu ensuite un genre prolixe, est entré dans les livres avec les honneurs, il demeure le lieu même de toutes les énergies généralement tues. Avec lui, la musique populaire a cessé d'être un seul outil de divertissement, une machine à faire bouger les corps. Elle est devenue un outil de lutte pour la cause noire, puis pour toutes les causes utiles, un instrument d'émancipation, mais aussi un nectar exigeant pour les tympans.

On croyait pourtant le free jazz agonisant, une sorte de vieillerie bigote pour révolutionnaires assoupis. Rien n'est moins faux. Sur toutes les scènes du monde, le genre libératoire reprend son souffle. Les disques historiques du free jazz américain sont massivement réédités. Ornette Coleman, Cecil Taylor et l'Art Ensemble of Chicago ne cessent de concocter des projets cycloniques. Le New York Art Quartet historique s'est récemment retrouvé dans un studio et il est régulièrement convié par le groupe rock Sonic Youth pour ses premières parties de concert.

Et puis, la nouvelle scène new-yorkaise, qu'elle soit juive sous l'influence du saxophoniste John Zorn, ou noire lorsqu'elle se place dans la lignée de l'autre alto Steve Coleman, revendique explicitement la filiation à Ornette Coleman. Alors, quelles sont les luttes actuelles de ces musiciens rebelles, de ces artistes subvertis? Quelles sont encore les libertés à acquérir pour une génération qu'on disait sans horizon ni objectifs?

A New York, une des terres mères du mouvement free avec Chicago et Paris notamment, chaque rencontre, souhaitée ou impromptue, plonge l'étranger dans un questionnement perpétuel. Dans cette pieuvre urbaine, à l'équilibre précaire, les passants semblent bien malgré eux savoir que le manifeste musical édité il y a quatre décennies au sein de leurs murs, reste terriblement contemporain. Carnet de route.

25 juillet 2000, 14 h

Aéroport JFK, dans un taxi

Dès l'arrivée, la chasse commence. Il faut arrêter une de ces voitures jaunes si souvent aperçues au cinéma. Un chauffeur éteint son moteur sur le bas-côté. Dans son véhicule flambant neuf, du jazz à plein volume. Sonny Rollins en lévitation. On croit rêver. Le taxi driver se lance alors dans l'énumération exhaustive des anecdotes que des clients lui ont largement rapportées. «Miles Davis ne s'est pas drogué à cause de Charlie Parker, il était accro avant de le rencontrer, j'ai connu quelqu'un qui l'avait connu.» Un taximan qui disserte spontanément sur le jazz… Il faut rapidement se faire à l'idée qu'à New York, pendant longtemps, le jazz n'était pas confiné dans les clubs dispendieux ou les bouges humides. Les jazzmen étaient des musiciens populaires, les Madonna et les Michael Jackson d'alors. Lorsqu'en 1960, le free jazz a participé au mouvement social de la communauté noire et l'a même, d'une certaine manière, anticipé, il offrait un contexte presque naturel à une révolution culturelle. Le jazz comme un révélateur politique.

26 juillet, 14 h 30

Kerhonkson, Etat de New York, chez Roswell Rudd

Il faut prendre un bus et rouler pendant trois heures parmi les fermes disséminées et les villages morts pour rencontrer Roswell Rudd. Le tromboniste, né en 1934 dans le Connecticut, reçoit les visiteurs comme le gentleman farmer qu'il est. Depuis la halte des transports en commun, dans une petite automatique immaculée, le musicien roule quelques instants au milieu des forêts, parmi les daims de passage, pour arriver dans sa petite maison paradisiaque.

Roswell Rudd est Blanc. Rien d'étonnant à cela. Le free jazz, s'il est un style lié à la Black Culture, n'en a jamais pour autant fermé ses douanes aux différentes communautés américaines. Dans le double quartette de Coleman, les contrebassistes Scott La Faro et Charlie Haden, tous deux blancs de peau, ont été les premiers gardiens des fondations free. Puis, très vite, des Latins (Gato Barbieri), des Allemands (Joachim Kühn, Albert Mangelsdorff), des Français (Aldo Romano, Michel Portal) et quelques Suisses marquants (Irène Schweitzer, Léon Francioli) ont signé la charte ailée du mouvement.

Roswell Rudd accueille, la table pleine. Avec une colocatrice de choix, Verna Gillis, productrice et matrone subtile. Quand il parle du free jazz, de ses collaborations avec Archie Shepp, Cecil Taylor, Steve Lacy et le New York Art Quartet, il ne peut s'empêcher de lier son expérience à des références mystiques et philosophiques. Pythagore, les écrits néo-platoniciens, l'alchimie médiévale.

26 juillet, minuit

Manhattan,

concert au club Tonic

Le Tonic a succédé à la trop fameuse Knitting Factory, créée il y a presque quinze ans. Le goût du profit, l'utilisation outrancière et malhabile de la notion d'avant-garde par les gérants de la Factory ont contribué au déménagement des expérimentateurs de la Grande Pomme vers le minuscule club du Village, où, chaque mois, des musiciens (John Zorn, Marc Ribot, Anthony Coleman) se succèdent dans le rôle du programmateur. Les concerts de fin de nuit sont traditionnellement réservés aux nouveaux concepts, aux expériences laborantines. Un peu laborieux, d'ailleurs, ce trio clarinette-batterie-violoncelle dont les premières tentatives paraissent se faire sur scène. Mais, quelle énergie aussi. Devant un parterre d'irréductibles, les musiciens reproduisent le flux événementiel des jazzmen du free.

27 juillet, 17 h 30

Manhattan, Reggie

Workman à la New School

Rendez-vous précipité avec le contrebassiste du premier quartette régulier de John Coltrane. Dans la tête, les rouleaux dévastateurs du thème «Olé», pièce incantatoire de Trane, où Reggie Workman joue. Le musicien, né en 1937 à Philadelphie, anime un stage d'été dans l'école à la mode de Manhattan. Une atmosphère à la manière du feuilleton Fame: les étudiants sont partagés entre la danse, les sciences physiques et le jazz. Dans l'atelier, quatre jeunes gens s'échinent à rendre les idées libres que Reggie Workman a rédigées sur partition.

Les indications du professeur sont brèves, peu contraignantes, presque poétiques. Il est stupéfiant d'observer que pratiquement tous les fondateurs du free jazz (Milford Graves, Roswell Rudd, Archie Shepp) enseignent en privé ou dans des universités. Moins, probablement, pour les rentrées financières que le métier leur procure que pour apaiser ce sentiment urgent de passer un témoin. Les jazzmen affranchis savent, comme les maîtres hindous, que leur art est constamment menacé de disparition.

30 juillet, 10 h

Téléphone à Cecil Taylor

Cecil Taylor ne répond presque jamais au téléphone, car il joue toute la journée sur son piano. Sans interruption, depuis soixante ans. Il est sans doute le jazzman vivant le moins dispensable. C'est simple, il a joué avec tous les musiciens du free jazz et, pour beaucoup, en a été le mentor. Ses enregistrements en solo sont parfois comparés à ceux de Glenn Gould, pour l'engagement quasiment mystique qu'ils impliquent. Cecil Taylor n'a pas le temps de parler, il doit encore explorer, encore découvrir, se mettre encore en jeu. Et pourtant, il parle. Comme il joue. Par succession d'images, il traverse en une phrase la religion de l'Egypte ancienne, les plats exotiques de son restaurant préféré, l'apport de Duke Ellington. Il donne rendez-vous chez lui, dans une maison de Brooklyn. Mais il n'y est pas. L'attente est longue, elle donne le temps de ressasser encore l'opacité limpide du free jazz.

Cecil Taylor en concert solo dimanche 3 septembre à 14 h 30 au Festival de Willisau (LU), avant le James Carter New Quintet.

Loc.: TicketCorner ou www.jazzwillisau.ch