En 1997, Thomas Wohlfahrt, directeur du LiteraturWERKstatt de Berlin, a l'idée de réunir une centaine d'écrivains de l'Est et de l'Ouest dans un train, durant sept semaines, pour un trajet de 7000 km du Portugal à la Russie, avec des escales dans dix-neuf villes. Janvier 2000: avec le feu vert de huit compagnies ferroviaires, des antennes dans 43 pays, des poignées de sponsors, la liste des 103 participants parlant 57 langues est prête. Chacun est chargé d'écrire dix pages sur l'Europe. Dans un an, présentation à Francfort et traductions dans quinze langues.

Lisbonne. Croisés dans l'ascenseur, mes deux premiers homologues sont Estoniens. Enormes. Ils boivent sec dès le matin. En anglais essoré de russe, ils expliquent qu'ils ont travaillé dans le même hôpital, à Tapa, à quelques kilomètres de Tallinn. Tapa, ça veut dire tuer. La soirée d'inauguration effarouche Paulo Teixeira, poète de 37 ans. Rien que des monstres! Un géant géorgien, une sorcière finlandaise sous cloche de feutre, un electric man des Pays-Bas style DJ, des Roumains en tripack insécable, une Turque astrologue aux jambes pneu Michelin, un Azerbaïdjanais (25 millions d'exemplaires dans tous les kiosques) au sillage d'eau de toilette tenace, un Méphistophélès arménien, un Haïtien bleuté pour représenter la France, et pour la Suisse, un Grison de la Surselva, théologien et berger, Leo Tuor, une Hongroise à enfance lucernoise et domicile romain, Christina Viragh, et une Romande, moi. Le plus vieux est Slovaque: Albert Marencin, né en 1922. Le plus jeune a 24 ans. Sorti d'un tableau du XVIIe mais paniqué sans son cellulaire, Nicola Lecca, Sarde, a une mamma pour signer les contrats et acheminer la troisième valise. La plus belle vient d'Amsterdam, une Tour Eiffel à crinière rousse: Mariët Meester.

Au Museu de Agua, un espace exceptionnel qui tient du labyrinthe, de la piscine et de la cathédrale, George Borissov, un Bulgare, dit que les trois choses les plus importantes sur terre sont: «choum vody, zvouk zolota, smekh jenchiny», le bruit de l'eau, le tintement de l'argent et le rire d'une femme. Pas dans cet ordre, conteste Christodoulides, Chypriote né à Moscou.

Madrid. Quelqu'un pleure, tout près, ou gémit. Rire acide. Saccades de l'horloge à quartz. Dans l'étroite chambre à air conditionné vole un papillon noir. Ça porte bonheur, m'assure Fatos Kongoli, l'Albanais. Le soir, à la table ronde de la via O'Donnell, mon voisin Glenn Paterson parle de la violence à Belfast, sa ville. Serge, l'electric man, se demande déjà si nous sommes utilisés, et dans quel but. Il sent les gouffres. Dans sa tête repasse le regard de Vlado, Yougoslave au faciès émacié de Don Quichotte, levé sur l'Espagnole à hauts talons qui se casse la figure sur les marches de bois ciré. Gabriela, de l'ambassade suisse de Madrid, vient me chercher pour partager un dernier verre et me conter les trois années qui la séparent de son poste à Washington. Viens, viens, pas là. Là. En perspective, regarde cette enfilade: c'est la plus belle vue de Madrid. Deux hommes surgissent derrière nous. Une minute, même pas. Elle dit NOOOON. Je porte une longue robe rouge. Les clés de l'ambassade, le passeport diplomatique, tout. Le plus grand me tire à reculons sur le trottoir. A deux heures du matin, sous une pendule murale sans âge, cliquette la machine à écrire de la gendarmerie, zonzonne le fichier électronique de la police. Des Moros. Sûr. Ils procèdent toujours comme ça. Vous avez eu de la chance. Ils n'avaient pas de couteau.

Bordeaux. Malagar, la maison de Mauriac. La glace de Venise, l'opaline verte, celle qui vibre quand passe le train dans Génitrix, et les longs moments muets. Le domaine Smith Haut-Lafitte où la fille des ex-champions de ski se lance dans la vinothérapie cinq-étoiles.

Paris. Des baisers au rouge à lèvres couvrent la tombe d'Oscar Wilde au Père-Lachaise, des petits cailloux celle, noire et lisse, de Proust. Jim Morrison reçoit une lettre en italien.

Dubravka Igresic, Yougoslave, représente l'Allemagne mais vit à Amsterdam. Nenad Velikovic, Bosniaque, déteste toute forme de nationalisme, même les tableaux espagnols du Prado systématiquement exposés tout seuls alors que les Bruegel s'entassent à plusieurs. Stevan Tontic, Yougoslave en exil à Berlin, n'a pas revu sa femme ni sa fille depuis cinq ans. Il faut faire attention. Ne me parlez pas de politique, ne cherchez pas à savoir.

A Montreuil, le modérateur Antoine S. a préparé les questions et les réponses. Je connais votre pays, dit-il à Josef le Tchèque, à Bashkim l'Albanais, à Jurica le Croate, les clouant respectivement avec le nom de l'écrivain le plus connu chez eux en leur demandant de se positionner par rapport à lui, à l'esthétique du fragment, à la tradition judéo-chrétienne. Josef raconte son père, violoniste, musicien de cirque. Bashkim baisse la tête. Jurica dit le chemin où il marchait pieds nus, à huit ans, et le cinéma. Oui, le cinéma est pour moi une référence au moins aussi importante. Madame, me dit à son tour Antoine S. dépité, vous non plus, vous n'écoutez pas les questions.

Ypres. Appuyer sur la touche. Allemand, français, anglais. Homme, femme. Avec une carte électronique, je change d'identité. Je suis Albert Wheeler. Je saute sur une mine au musée In Flanders Fields. Je survis. De Bristol, mon fils ramène mes cendres en Flandre.

Malbork. Le vrai voyage commence ici, en Pologne, ex-Marienburg de Prusse orientale, siège des chevaliers teutoniques. Madame Olympia, verrues sur le nez, père koulak et études catholiques à Lublin, chuchote quand elle évoque le passé soviétique puis sépare bien les voyelles: «Ce tableau, très bien exécuté, est d'un peintre IN-CON-NU.» Le vrai voyage remonte le temps. La Nogat s'étale entre des roseaux, on dirait le Danube, sous un ciel mauve. Un service de sécurité spécial garde le périmètre de sable réservé aux écrivains. «Allons voir les indigènes», lance Paulo, agacé par la reconstitution d'un tournoi. Ils sont cinq, un soldat sans guerre, une femme médecin, une assistante sociale, un policier, un étudiant en droit. Non, non. Ils sont bien, là. L'hiver, ils rêvent de l'été, et l'été, de l'hiver. Ils rient.

«Quant à l'identité nationale serbe, elle est celle d'une nation errante, qui lui donne le sentiment désespéré et exalté d'être un grand peuple élu pour un destin grandiose et funeste tout à la fois. Sa géographie est partout et nulle part. Elle est en même temps tombale et céleste. Sa hantise paradoxale est d'être située dans le temps et dans l'espace.» Dit le journal à côté de Tontic, qui vient de recevoir un prix en même temps que Philippe Jaccottet.

Bashkim Shehu est fou de Mariët. Tous le sont, d'ailleurs. Bashkim a passé huit ans en prison. Quand parle Besnik Mustafaj, ex-diplomate du même pays au nez sculpté dans un visage sanguin, il vous fait un cadeau. Chaque mot compte. Aimer pour quitter, rien que pour lui prendre une larme qui brillerait plus tard dans mon royaume absurde. Mariët a passé son enfance dans une petite ville de 2000 habitants qui vivait autour d'une prison. Son père était le directeur de l'école, là-bas. L'impression d'être des agneaux au milieu des lions, qu'elle dit.

Kaliningrad est un long grincement. Mais nous ne le savons pas encore. Koenigsberg, avant. Ils étaient 7000 sur la plage, tu m'as dit. Treize rescapés. On n'apprend pas ça, à l'école. Jupons tourbillonnants, brioche au sel, balalaïkas, fanfare astiquée, pétards et salves nourries de feux d'artifice: la ville claque son budget annuel pour nous accueillir. Ils nous parquent dans deux hôtels, loin, vraiment très loin du centre, pour s'assurer de notre dépendance, dressent un programme serré, un événement chaque demi-heure, un vague en-cas vers 15 heures, car les écrivains mangent du papier et boivent de l'encre. Ziliony goloubtchik (Petit pigeon vert), le géant géorgien, se barricade à l'hôtel. Au Mémorial des 1200 héros, nous devons saisir un œillet rouge, un vrai bâton, pour le déposer sur le marbre, et non dans les fusils ou les bouches de canons. Liste des récalcitrants, aussitôt. L'Islandais parle de zombis. L'écœurement et la colère partagent les Roumains. Des pleureuses voilées de noir se penchent sur de petites filles à chignons laqués, sans expression. C'est sinistre. Une grande cuiller touille le passé.

Le lendemain, tirage au sort pour savoir où ira quel groupe. J'hérite de la Flotte Baltique, avec Paulo, le Sarde, le Liechtensteinois qui met son costume pour honorer nos hôtes, bien plus nombreux, du commandant de navire à la traductrice-phare dont le rouge à lèvres la signale à quinze kilomètres. Ambiance de bois. Je leur parle en russe de la marine marchande suisse, promue James Bond girl à bord d'un paquebot venteux. Deux jeunes matelots, 16-17 ans. L'un a choisi de son plein gré, l'autre a été envoyé par l'armée. Tu verras, dit le Liechtenstein, au-dessous de l'inévitable photo, ils vont mettre: «Western intellectuals support Baltic Fleet.»

Riga, 14 juin 1989, une date aussi noire que le 13 janvier 1991 à Vilnius. 1987: à la maison d'écrivains d'Ermola, peu avant la visite de Gorbatchev, le frère de notre guide a été poussé de la fenêtre du neuvième étage. Mère respectée, écrivain elle aussi. Pas d'investigation. A Pedvale, à cent kilomètres de Riga, le sculpteur Ojars Feldbergs achète des lopins de terre à l'abandon, année après année, et dédie son installation de plein air Simple Stone aux exilés de Sibérie. Trahison. Garrot. Délation. Brûlure. Noyade. Balle. Ce genre. Que peut bien faire un homme à une pierre? Si si, il peut. Que reste-t-il du mur de Berlin? Funérailles. Il cloue une pierre dans un cube de planches.

Tallinn. Tu avances dans la mer, loin devant, longtemps, et elle ne te lèche que les genoux. Le sable a la douceur de la farine.

Nous avons tout le temps faim. Très. A Hanovre, le Bürgermeister n'est pas content: ses petits canapés sont dévorés avant la fin du discours. A Tallinn, le président nous félicite: si disciplinés. A la gare de Moscou, Einar l'Islandais, pas ivre, crie «Ya lyoublou vas!» à qui veut l'entendre. Mauvaise, l'image, pour les sponsors. Pour la photo dans le journal, demain. Grondé, Einar menace de quitter le train.

Saint-Pétersbourg. Comme tu as de la chance! Et tu y seras au moment des nuits blanches. Le livre sur papier glacé de Dominique Fernandez multiplie les ciels d'émail, les palais framboise et les sphinx saupoudrés de neige. Mais les nuits sont grises, à Saint-Pétersbourg. L'Oktiabrskaya, notre hôtel, est un bordel, avec une sortie déguisée en restaurant chinois, une tripotée de vrais gardes du corps en costume Armani patrouillant dans le hall, des corridors welcome to hell aussi longs que les films de Tarkovski, et une odeur, une odeur insoutenable, de mémoire, et d'ail, et de cabinets, et de sueur, de toutes les familles qui, autrefois, ont dû se partager l'espace dévolu à une chambre, la fenêtre hermétiquement close sur une place bruyante où la nuit ne tombe jamais.

«Elle avait seize ans», me dit Serge, de profil dans le train sans me regarder. Le père s'en fout. Déjà cinq filles, alors. Le deuxième soir elle m'a dit, je reviendrai, pour rien. J'ai appelé un taxi, après, mais j'aurais dû attendre, la voir monter dedans, m'assurer qu'il n'y aurait pas de représailles.

Moscou? C'est New York, maintenant.

Nous ne sommes pas tous égaux. Une illusion. Les attachés d'ambassade ne sont pas des gens curieux. Sinon ils se mettent à écrire. Ou à… Schizophrénie: condition pour continuer à vivre. Entendre parler de quelque chose n'a rien à voir avec l'expérience réelle. Nous: des filtres. Rien d'autre. Que faut-il savoir? Faut-il le savoir? «Knowledge is no wisdom. Wisdom is no beauty.» (Frank Zappa, cité par Peter, le Slovaque)

Iasnaïa Poliana, dit une organisatrice russe à Moscou. Je sursaute. Pas plus que huit. En minibus. La plupart des écrivains détestent la campagne, mais le fantôme de Tolstoï… bien assez puissant pour les attirer dans le district de Toula, à trois heures au sud de Moscou. Mille fois j'ai marché entre ces bouleaux, vu l'étang, la balustrade ajourée, la tombe herbue, la chambre au lit de fer, éblouissante. Un fauteuil d'enfant, très bas, permet à ses yeux myopes d'être à quelques centimètres de la feuille. Son imperméable est un ciré irlandais. Il utilise ses mains. Sophie le photographie, sur Délire, le cheval noir, sur Tarpan, le blanc. Nous avons préparé un pique-nique, pour vous, dit le comité local. Dans une clairière surgissent une longue table nappée de soie brochée, un samovar et des verres de cristal. Par terre, des fraises des bois. Les fossettes de Miroslav, le Tchèque, sa main sur l'épaule de Zina Andreevna. Zinotchka déjà.

Minsk. Bémols. Mineur. Pire. Réplique du Bucarest de Ceausescu. Une demi-heure pour traverser une rue. Mâchoires pourries des immeubles. Vide, tout est vide. Les bananes se vendent coupées en deux. Caviar humain pressé dans des autobus antédiluviens. Le directeur de la bibliothèque, cheveux crantés et col à longues pointes, énumère le nombre de publications, le chiffre du tirage, les dates. Deux mots suffisent à faire scandale: «Kto vy? Qui êtes-vous?» Et les mots font le tour de la table. Tchiort vozmi (que le diable emporte) les statistiques et l'homme aux longues pointes! Quelle sorte d'enfance? Cette manière qu'ils ont d'être ensemble. Vzaïmopomoch'= entraide. De ruser avec 20 dollars par mois. Alex: juriste, auteur de récits fantastiques, thèse sur le mensonge. Lioubov: 27 ans, ingénieur électricienne, traductrice de l'italien. Consterné, le directeur. Nous nous tombons tous dans les bras.

Varsovie, 13 juillet. Les Ukrainiens reçoivent deux pages fâchées de leur homologue russe Alexei Varlamov. Daigner me demander mon point de vue pourrait empêcher les auteurs de garder l'image d'une Russie menaçant le monde. En Tchétchénie règne une idéologie extrêmement médiévale. C'est eux qui ont commencé la guerre contre la Russie. Nous étions obligés de protéger notre pays. Je ne soutiens pas la guerre dans sa forme actuelle. Mais les terroristes ne comprennent qu'un seul langage. Nous n'avons pas besoin de la Tchétchénie mais de la victoire sur la Tchétchénie.

«Une guérilla. Ils ne gagneront jamais», murmure George le Chypriote. Jamais. Le rapt était un art, avant. Mais il n'y a plus de lois, maintenant, ni chez les Russes.

Choisir une chose, une seule, et la voir bien.

Tour de Babel. Acculturation. Défi de la globalisation. Unifier. Assez. ASSEZ. Dans un cahier acheté à Riga, j'ai demandé trois choses aux écrivains. 1) Quelque chose lié à l'amour. 2) De quoi ils ont peur. 3) Un souhait. La gare, écrit trois fois Tomasz, le Polonais. Voici, en vrac, les autres réponses. Sans les dessins…

1) Accepter. Une bonne histoire pour se souvenir ou oublier. Mes larmes au 4e mouvement de la 5e Symphonie de Mahler. Parfois corrida parfois fleurs. La pêche juteuse dont le goût me surprend toujours. La mer. Le vélo. Se convaincre que le manque en fait partie. L'éléphant-dieu Ganesh. Pipelette, une ourse en peluche.

2) Des rêves, ces contes qu'on se raconte à soi-même. De l'espace confiné. De l'intolérance. De ce petit diable dans ma tête qui me dit que les bonnes choses ne durent pas. Des guêpes et du vertige. De la fin. Sentir la peur et agir quand même. De l'enfer, là où les bouteilles ont deux trous et les femmes aucun. De rater le train à Minsk. De rien, j'ai passé l'âge. Des gens cruels. De l'histoire qui se répète. De la vanité. Des patates radioactives.

3) Rentrer à la maison. Vivre sans désirs. Les surprises arrivent chaque jour. Me changer en papillon. Se débarrasser des vœux. Remplacer Saint-Ex par Tristan Tzara: «On ne mordra jamais assez fort dans son propre cerveau.» Que la vie soit un peu moins dure pour tant de paumés dans le monde. Parler toutes les langues de la terre. Ou au moins celles du train.

Corinne Desarzens

vit à Divonne. Elle publiera cet automne

à L'Aire «Mon Bon Ami».