Michael Finkel. Le Journaliste et le meurtrier. Trad. de Julie Sibony. Buchet-Chastel, 336 p.

Il étrangle sa femme, puis sa petite fille de 2 ans, les place chacune dans une valise et les jette dans l'océan Pacifique. Cette même nuit du 18 décembre 2001, il précipite dans une mare boueuse ses deux autres enfants, un garçon et une fille de 5 et 3 ans et demi. Des taies d'oreiller contenant une grosse pierre sont attachées à leurs chevilles. Quelques mois plus tard, Chris Longo, 27 ans au moment des faits, écrit: «Il n'est rien que je désire le plus dans ma vie, au point où j'en suis, que d'être considéré comme une personne honnête et honorable.»

Longo écrit à Michael Finkel. Il lui écrira 29 lettres, certaines de plus de 70 pages. Les deux hommes se téléphoneront beaucoup entre leur rencontre, en avril 2002, et la condamnation à mort de Longo, en 2003. Michael Finkel est journaliste au New York Times Magazine. Ou plutôt était. En février 2002, cette prestigieuse institution s'apprête à publier une «note» sur six paragraphes, annonçant que Michael Finkel vient d'être licencié pour avoir raconté, avec photo à l'appui, l'histoire d'un jeune Malien, Youssouf Malé, exploité dans les plantations de cacao de Côte d'Ivoire, mais doté d'une embêtante caractéristique: il n'existe pas. Quelques heures avant que sa disgrâce ne soit étalée à plusieurs millions d'exemplaires, Finkel reçoit un coup de fil lui apprenant que Longo, arrêté au Mexique, s'est fait passer, pendant sa cavale, pour Michael Finkel, journaliste au New York Times Magazine.

Reclus dans le Montana, Finkel va s'accrocher à Longo, comme Longo, dans sa prison de l'Oregon, va s'accrocher à Finkel. Ils se racontent presque tout. Longo réserve quand même le récit de la nuit fatidique pour son procès. Finkel est tenté de lui accorder le bénéfice du doute. Longo entretient l'équivoque. De l'avis général, c'est un homme, tout à fait charmant qui attire la sympathie: «Il était plutôt beau mais sans ostentation, une beauté athlétique, estudiantine, et il parvenait à dégager une impression de confiance en soi malgré son uniforme de prisonnier.» Longo, lui, admire Finkel, c'est pour cela qu'il lui a emprunté son identité et se montre très fier de cette «amitié» naissante. Finkel, de son côté, avoue: «Longo était la seule personne de ma vie à qui je me sentais moralement supérieur.» Du pain bénit dans une période où le journaliste n'ose même plus paraître devant ses amis et ses proches.

Longo raconte sa vie en détail, son enfance, l'environnement religieux - les Témoins de Jehovah -, son mariage à 18 ans avec une femme plus âgée, une réussite professionnelle rapide, puis le déclin tout aussi rapide. L'entreprise de nettoyage qu'il a fondée périclite et c'est la spirale des faux chèques, des cartes de crédit «empruntées», des voitures volées, des mensonges en cascade, du bluff permanent, des déménagements incessants, des usurpations d'identité, jusqu'à l'étape finale qui conduit la famille Longo à Westport, dans l'Oregon, au bord du Pacifique. Avec chaque fois, pour Longo, le beau rôle et le credo permanent qu'une seule chose compte pour lui: sa famille. Plus Longo se confesse, moins Finkel y voit clair. Le journaliste a le sentiment d'être manipulé par le meurtrier, qui tente peut-être de tester sur lui les affabulations de sa future plaidoirie. Il est abattu lorsqu'il entend, au procès, l'accusé donner des meurtres une version particulièrement invraisemblable et peu courageuse: «J'étais mortifié de m'être acoquiné avec Longo, d'avoir même éprouvé de la sympathie pour lui.»

En 2004, dans le couloir de la mort, Longo, qui lit Kafka, Tolstoï, Dante et Voltaire, se fiance avec une de ses nombreuses admiratrices, une femme «jolie et cultivée», divorcée avec deux enfants en bas âge. Il dit à Finkel: «J'ai une nouvelle famille.» En 2005, Longo écrit à Finkel qu'il n'a pas aimé «le ton» de son livre, et lui reproche d'avoir présenté leur relation «comme une vaste escroquerie». Finkel enfin dit ce qu'il doit à Longo: d'avoir été le miroir où il a pu regarder en face, comme cruellement agrandis, les défauts de sa propre personnalité, à savoir «l'égotisme monstre, la capacité de mentir». Ce livre brut, traumatisant, qui porte effectivement sur le mensonge et ses stupéfiants engrenages, Finkel le fait débuter ainsi: «Ceci est une histoire vraie. Parfois - quasiment tout le temps - je préférerais que certaines parties ne le soient pas, mais tout est vrai.»