Livres

«Repose-toi sur moi», un livre merveilleusement fiable

Le lecteur peut se reposer sur Serge Joncour, qui ne trahit, dans ce beau roman, Prix Interallié 2016, ni son goût pour le suspense ni ses attentes romanesques et sentimentales

Repose-toi sur moi, tel est le titre du dernier livre de Serge Joncour («L’Écrivain national», «L’Amour sans le faire», «U.V.»), Prix Interallié 2016. «Repose-toi sur moi» est un titre qui ne ment pas sur la marchandise. Ce roman est d’une fiabilité remarquable à l’égard de son lecteur et ne le laisse jamais tomber, même lorsqu’il se livre à d’audacieux loopings romanesques et que ce dernier craint le pire. Crainte passagère, car on peut avoir confiance: «Repose-toi sur moi» vous embarque, vous retient fermement entre ses pages et vous amène à bon port. A cette fiabilité du livre répond, bien entendu, celle de l’histoire, où l’amour que se vouent deux personnages, leur permet d’affronter tous les dangers.

Recouvreur de dettes

Voici un immeuble parisien à deux vitesses. En façade, de beaux appartements luxueux, refaits à neuf. Escalier A. C’est là que vit Aurore, styliste qui dirige sa petite entreprise de mode, avec son mari Richard, un Américain bien tranquille qui jongle nonchalamment avec les millions dans une multinationale. Ils ont deux enfants et un beau-fils. En face, l’escalier C. De petits logis vieillots, habités par tout un petit monde plutôt fauché, dont Ludovic et Odette.

La scène s’ouvre sur Ludovic sonnant au portail d’un petit pavillon de banlieue pas très reluisant. Ludovic, un costaud, ancien agriculteur et rugbyman devenu Parisien malgré lui après la perte de sa femme, exécute une tâche rébarbative. Il est recouvreur de dettes pour une petite boîte. Un sale boulot, pense le lecteur, mais Serge Joncour, au fil des pages en détaille tous les aspects, et dresse peu à peu un tableau plus contrasté de la profession.

En face Richard et Aurore roulent, apparemment, sur l’or dans la plus complète félicité: «Richard pensait toujours au boulot vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la vie était un temps de travail permanent… A l’entendre tout semblait facile à réaliser, tout était simple» Voilà pour Richard. Mais Aurore, elle, n’a pas la même aisance dans son rôle de patronne de PME qui dépend de sous-traitants gourmands. Rien n’est simple pour elle et tout se complique encore, quand un gros poisson et un associé tentent de lui ravir son entreprise.

Conte de fée

On pourrait croire que le sujet de «Repose-toi sur moi» est l’économie, l’exode rural, les déboires de PME face aux grandes entreprises et les difficultés qu’éprouvent les personnages à se mouvoir dans ce monde féroce. Mais ce n’est qu’un des aspects de ce roman palpitant qui traverse notre époque avec souffle et sensibilité.

L’autre grande affaire du livre, la principale sans doute, c’est l’amour. Un amour de conte de fée qui surgit comme un enchantement ou un maléfice dans ce monde morne et comptable. Voilà la «princesse» Aurore, qui se découvre émue, touchée, surprise par le brave et fort Ludovic. Celui-ci, que l’on voit bien en berger ou en vaillant chasseur, n’a-t-il pas, au péril de la loi, supprimé avec audace un couple de corbeaux malveillants qui régnait sur la cour intérieure de l’immeuble? Car, entre l’escalier A et le C, entre le palais et la chaumière, s’étend une sorte de forêt, un jardin aux arbres denses, où la magie et les sortilèges peuvent opérer.

Victoire

La magie est là, mais, malgré les quelques allusions dont Serge Joncour parsème son roman – «Il se dit que ce qu’elle aimait en lui, c’était plus le loup que la brebis» – les deux héros ne vivent pas au pays des contes. Lee doute les saisit sans cesse. Et leurs faiblesses respectives apparaissent comme autant de menaces: «L’inconvénient de paraître aussi solide c’est que les autres ne s’étaient jamais inquiétés pour lui, on l’avait toujours cru fort», se dit l’un; tandis que l’autre, se sent parfois «une parfaite oie blanche qui fait confiance et se livre pieds et poings liés» à ses ennemis.

Ce n’est pas le pays des contes, mais «Repose-toi sur moi» met en œuvre ses propres sortilèges. Serge Joncour, en magicien doué dont on sent qu’il s’amuse en même temps qu’il s’attache tout au long de l’histoire à être sincère et vrai, indique des pistes inattendues à nos deux héros. Malmenés, défiés, trahis, parfois par eux-mêmes, ils marcheront tant bien que mal vers une sorte victoire. Une victoire simple, celle de la vie, fragile et belle.


Serge Joncour, «Repose-toi sur moi», Flammarion, 432 p.

Publicité