Futur Antérieur

«Les Républicains» détournés par Michel Leiris

Ni «Ripoublicains», ni «Rétameurs», ni «Repus», l’UMP s’est rebaptisée en évitant les rieurs. Pourtant, le jeu du détournement de sons est tentant. L’auteur de «L’Afrique fantôme» y invite, pour alléger et reconsidérer l’actualité

«Les Républicains» détournés par Michel Leiris

Ni «Ripoublicains», ni «Rétameurs», ni «Repus», l’UMP s’est rebaptisée en évitant les rieurs. Pourtant, le jeudu détournement de sons est tentant. L’auteur de «L’Afrique fantôme» y invite, pour alléger et reconsidérer l’actualité

Il est devenu plutôt courant de déplorer l’état piteux dans lequel serait tombé le débat d’idées, en particulier sur le plan politique. Qu’on y voie une conséquence de la fin des idéologies, de l’emprise des marchés ou de la frilosité saisonnière des intellectuels, le constat est identique. Est-il encore possible d’y remédier? En tout cas, la situation paraît grave. Au lieu de parler des «vrais problèmes», la réflexion se crispe sur des mots polémiques, qui l’aimantent pour mieux la scléroser. L’actualité toute fraîche déborde d’exemples: «Europe», «génocide», «islamophobie», «je suis (ou pas) Charlie», etc. Mais c’est sans aucun doute le re-baptême de l’UMP française en version «républicaine» qui en a fourni le plus joli cas de figure.

Faute de vouloir (ou de pouvoir) refonder l’offre politique de son parti, Nicolas Sarkozy s’est contenté d’une opération de toilettage publicitaire en lui donnant un nouveau nom, de combat: «Les Républicains». Par un réflexe quasi symétrique, ses détracteurs l’ont attaqué sur ce label plus que sur le fond. Certains ont cru faire avancer la question en débattant du sens aujourd’hui bien problématique de l’étiquette «république», que se disputent à peu près tous les partis. D’autres se sont contentés d’ironiser sur l’hypocrisie et le cynisme de cette opération de marketing politique, en proposant aux membres de l’ex-UMP des formules alternatives. Mais «Ripoublicains», «Rétameurs» et autres «Repus» n’ont visiblement pas trouvé grâce aux yeux de ces derniers.

On peut pourtant estimer que ce sont bien les railleurs qui sont allés au cœur du problème, en l’abordant pour ce qu’il est avant tout, à savoir un jeu sur les mots. Ce faisant, ces esprits lucides ont un prédécesseur de choix, sans doute à leur insu. En 1939, Michel Leiris publie un ouvrage au titre énigmatique, Glossaire j’y sers mes gloses. Il rassemble en forme de dictionnaire une suite de définitions-reformulations de mots élus pour leur apparente insignifiance, exercice ni léger ni sérieux, à mi-chemin entre l’instantané poétique et le calembour surréaliste. Citons-en quelques-unes au hasard: «névrose: rose vaine du cerveau», ou encore le suggestif «démocratie – la demi-crotte des assis».

On le voit, Leiris joue sur l’étroite limite qui sépare le sens du non-sens en tirant des mots usuels leurs fantômes homophoniques, comme s’il s’agissait d’en extraire le suc mystérieux qui nous les ferait lire autrement. Près de cinquante ans plus tard, l’écrivain livre un nouveau recueil de ses trouvailles, Langage tangage ou Ce que les mots me disent. Il contient cette fois une longue postface où Leiris tente de s’expliquer son goût immodéré – et un peu honteux – pour ce genre d’exercice apparemment sans queue ni tête, qu’on dirait exilé aux marges reculées de la vraie littérature. Un penchant précoce pour la poésie et ses ambitions démesurées («changer le monde en bousculant le langage») s’est chez lui vite transmué, au contact de l’expérience, en une pratique d’écriture plus désillusionnée, se contentant de jouer avec les mots qu’elle dissèque. Expérience gratuite qui répond pourtant à un enjeu profond, autant qu’à un malaise fondamental: l’impuissance de l’écrivain face au spectacle consternant d’un monde toujours plus immaîtrisable dans sa violence. A cette impuissance, l’écrivain réplique avec ses armes, sur un terrain qu’il connaît bien: corriger l’usage délétère et secrètement dominateur qui est fait du langage (en particulier dans les médias), se réapproprier les mots en se les appropriant de la manière la plus personnelle qui soit, les détourner de leurs significations trop évidentes pour en tirer des vérités cachées.

Ecriture qui trouve le gage de son authenticité dans son flirt avec la gratuité: se laisser diriger par le son, c’est échapper au risque de se retrouver bêtement piégé par le sens, ou ce qu’on croit en savoir.

C’est se confier à l’aléatoire pour conjurer les risques de recettes et rappeler la fragilité intrinsèque des mots. Leiris a-t-il réussi dans son entreprise à haut risque? Laissons les mots parler d’eux-mêmes. République: rébus biblique, rebut politique…

«Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins: les dominer. […] D’où – que l’on n’en doute pas – mon langage d’ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d’ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d’introduire – doping pour moi et cloche d’éveil pour l’autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu’un délayeur ou défibreur d’idées»

M. Leiris, «Langage tangage ou Ce que les mots me disent», Gallimard, 1985

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