Essai

La «République des lettres», invisible patrie d’un certain esprit européen

Plus encore qu’un érudit, Marc Fumaroli est un amoureux de la tradition culturelle, dont il incarne superbement les prestiges. Mais l’Europe rêvée, éclairée, unie qu’il évoque n’est-elle pas une sorte de mirage?

Marc Fumaroli cartographie la «République des lettres», invisible et idéale patrie d’un certain esprit européen

Mémoire vivante et encyclopédique de la culture française, le critique retrace les contours de l’Europe des lettrés. Mais cette Europe rêvée, éclairée, unie n’est-elle pas un mirage?

Genre: Essais
Qui ? Marc Fumaroli
Titre: La République des lettres
Gallimard, 480 p.
Titre: La Grandeur et la Grâce
Robert Laffont, coll. Bouquins, 1065 p.

Le propre d’une utopie, on le sait, est d’élargir les marges d’un état de fait présent aux dimensions d’un avenir imaginé. A l’étroitesse de la réalité existante y répond la désirable majesté d’un rêve projeté dans une forme à venir. Les utopies semblent ainsi par essence appartenir au futur. Mais il arrive aussi qu’elles trouvent leur lieu d’élection dans le passé. Tel est le cas du riche et vivace plaidoyer auquel Marc Fumaroli a donné le titre de La République des lettres.

La «République des lettres» est l’utopie d’une Europe lettrée, chrétienne et irénique, fondée sur le culte du savoir, de l’éloquence et de l’échange intellectuel qui aurait dominé, si même de façon souterraine ou invisible, le monde de l’esprit entre, disons, Pétrarque et la fin du XVIIIe siècle. Cette Europe, dominée par la France et la langue française, mais inspirée par l’héritage antique comme par le modèle italien, et ouverte aux nations du Nord, sert ici, en sous-œuvre, de contrepoint à l’expérience de l’éclatement ou de l’insignifiance promue en valeur marchande de notre culture contemporaine.

Bien plus encore qu’un érudit, Marc Fumaroli est un amoureux de la tradition culturelle, dont il incarne superbement les prestiges. Professeur émérite au Collège de France, membre éminent de l’Académie française, doué d’une curiosité et d’une volonté de se maintenir au courant qui lui font honneur, il est non seulement une sorte de mémoire vivante et encyclopédique de la culture de son pays mais aussi le propagandiste le plus habile de celle-ci. Son éloquence est telle qu’on lui résiste mal. Qui, à le lire, ne s’associerait au rêve de cette courtoisie de l’échange lettré qui, selon lui, a réglé, dans le sillage de Pétrarque puis d’Erasme, la conversation culturelle et savante qu’écrivains, scientifiques, philosophes mais aussi gens d’Eglise et dames aristocratiques ont mené par-dessus les frontières et les siècles jusqu’à ce que, dans le sillage de la Révolution et du romantisme qui la suivit, cette respublica litteraria ne cède peu à peu la place à l’émergence bien moins pacifique des nations et des politiques nationales.

Cette «République des lettres», marchant main dans la main avec la respublica christiana, fut bien, au moins sur le plan intérieur des esprits, cet espace d’utopie où l’Europe put au moins rêver avoir trouvé son unité. Formateur de ce qu’il nomme «une citoyenneté idéale», ce rêve innerva symboliquement les académies qui, en dehors des universités mais non sans lien avec elles, tissèrent cette grande toile qui de Moscou à Lisbonne, comme de Rome à Berlin, mais centrée sur Paris, tendit ses rets sur tout le continent. Souvent empruntés à ses cours du Collège de France, les chapitres de ce livre font revivre telle ou telle des grandes figures de cette toile avec toujours le même souci de précision savante et d’élégance qui caractérise son auteur.

Irénisme

Que celui-ci soit le premier des critiques français vivants ne fait aucun doute dans mon esprit. Son livre, comme presque tous ceux qui le précèdent, est admirable. Et pourtant, quelque chose aussi m’y gêne ou du moins m’y paraît passible d’être mis en question. Ce quelque chose est l’importance accordée au caractère idéal de cette Europe en vérité bien moins unie. Certes Fumaroli ne dissimule pas les clivages, les schismes, voire les luttes qui opposèrent les membres de cette république savante. Mais, porté par son amour pour la culture qu’il défend, il invente une patrie intellectuelle qui n’a sans doute jamais existé. Il y a autrement dit chez lui un irénisme, un parti pris en faveur de l’harmonie, une volonté délibérée d’ignorer ou de minimaliser les tensions ou les conflits qui n’ont cessé de déchirer cette Europe, même pendant les époques qu’il privilégie, qui a pour conséquence de substituer une image rêvée à une image réelle. La «République des lettres» ne me paraît jamais avoir été aussi unie qu’il l’écrit.

Ce n’est guère là un péché capital, j’en conviens, et d’autant moins que l’auteur évite avec autant de savoir-faire que d’à propos les polémiques inutiles qui, si souvent, dénaturent les ouvrages de critique ou d’histoire littéraire. Rien dans ce livre ne trahit l’aménité voulue du propos. En cette époque d’affrontements si cruels, on conviendra que ce n’est pas là un mince mérite.

Portrait de La Fontaine

Concurremment à La République des lettres, Fumaroli rassemble dans un seul volume de Bouquins, chez Laffont, deux ouvrages parus séparément par le passé chez Bernard de Fallois: sa biographie de La Fontaine, Le Poète et le Roi (1997) et Quand l’Europe parlait français, un recueil de portrait et de témoignages d’une série de figures, françaises et étrangères, témoignant au XVIIIe siècle de l’éminence de la France.

La Fontaine, le plus discret et le plus subtil des grands écrivains de l’âge classique, a trouvé en Fumaroli le meilleur de ses interprètes. L’édition que celui-ci procura jadis de ses Fables est, à tout point de vue, une leçon de lecture exemplaire. Le Poète et le Roi est en vérité plus qu’une biographie: l’auteur y recrée tout le contexte dans lequel l’ami de Nicolas Foucquet eut à défendre sa liberté de créateur contre le regard courroucé du roi et avec quel sens incomparable de l’ironie il y réussit.

,

Marc Fumaroli

«La République des lettres»

«L’idéal de l’homme noble […] se conjugue au XIIe siècle avec le prestige social de la noblesse d’épée, et avec l’idéal, monastique et humaniste, de la «piété lettrée»
Publicité