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Traversés par les ondes de Mika Vainio, portés par les mots de Pasolini, les danseurs évoluent dans un état second, stupéfiants de fluidité.
© Louise Roy

Spectacle

Le requiem solaire de Cindy Van Acker

La chorégraphe helvético-belge salue son ami Mika Vainio, musicien adulé mort accidentellement l’an passé. A l’affiche du festival Steps à Genève ce soir avant Bâle, cette pièce-requiem secoue, puis envoûte

Face à la disparition d’un proche, le survivant se sent toujours un peu disparaître. On éprouve le pouvoir de formules anciennes, on restaure des fraternités oubliées pour ne pas se perdre. La chorégraphe genevoise Cindy Van Acker entraîne six danseurs admirables sur ce territoire incertain. Cette odyssée de l’espace intérieur s’intitule Speechless Voices, elle a vu le jour à Vidy ce week-end, elle se prolongera dans tout le pays, grâce au festival de danse Steps – ce mardi soir à la Salle du Lignon (GE).

Le don de Mika Vainio

Il y a un an, le musicien finnois Mika Vainio mourait dans un accident. Il était explosif comme souvent les laconiques, tourmenté comme parfois les barbus placides, il transperçait les âmes dans des caves en fusion partout en Europe. Cindy Van Acker a découvert ses révolutions électroniques à la fin des années 1990. Elle écrit à Mika Vainio un jour de 2004: elle lui demande de composer pour elle. Il n’a pas le temps. Elle insiste et lui envoie des vidéos de ses pièces. Dès 2006, ils mixent leurs matières, comme deux chats farouches se mettent à chasser ensemble l’inconnu. En 2016, ils s’entendent sur un nouveau projet. Et voilà que survient l’irréparable.

L’amitié par-delà la mort

Speechless Voices commence là où tout pourrait s’arrêter. Cindy Van Acker a voulu creuser le sillon de l’amitié. Elle s’est engouffrée dans les partitions de Mika Vainio. Et elle a imaginé sa ligne de fuite, secondée par son complice musicien Samuel Pajand. Mais nous voici aspirés. La foudre paraît tomber en rafales dans la nuit. Et celle-ci se déchire sous l’orage électro-lumineux. La scène se dessine: c’est une antichambre immaculée flanquée de trois murs, sur laquelle règne un lustre imposant. Au premier plan, six personnages statufiés, six ombres sur un rang solidaire, six rescapés pas sûrs d’avoir survécu. Et puis soudain, ce garçon rivé à son banc qui pose un baiser sur le front de cette fille debout, baiser qui est un talisman.

L’apocalypse avant la Passion

La beauté, la rareté de Speechless Voices tient à cette dimension: c’est une pièce sur le temps qui suit le désastre, ce temps plissé qui se love dans les consciences. Cette traversée, Cindy Van Acker l’a conçue en trois actes. Au premier, l’apocalypse, ce moment où la toile des jours vole en lambeaux, imprime sa lenteur au corps désarçonné. Au second, l’interprète Rudi van der Merwe, assis de dos face à une paroi de sacristie, adresse une lettre à l’absent: «Le soleil sera noir comme le trou dans mon corps.» Ce sont les mots de Cindy Van Acker à l’ami qui rôde tout contre soi. Cette plage est d’une douceur sidérale. Au troisième, Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon saint Matthieu appellent la lumière par-delà les plaies.

Speechless Voices est une brèche: s’y glisse le halo sacré de l’absent. Voyez comme les six aventuriers des limbes se parent qui d’un collier aztèque, qui d’une queue de serpent. C’est ainsi qu’ils se fondent dans La Passion, mais comme en songe: ils signalent davantage qu’ils n’expriment la douleur, ils en estompent la pompe pour n’en retenir que la trace, l’onde de choc. Ils font cortège, en cercle, et leurs doigts, leurs visages et leurs poses de pleureuses sont ouatés. Ils ne réparent rien, ils font passer en contrebande quelque chose qui s’appelle l’amour.



Speechless Voices, Vernier (GE), Salle du Lignon, ma 17; puis Bâle, la Kaserne, 20 et 21 avril; tournée suisse, rens. festival de danse Steps

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