Sa compagnie s'appelle la Needcompany. Et sa première création à la tête de ce collectif en 1987, Need to know. Il y a donc bien un besoin de savoir qui démange Jan Lauwers, plasticien flamand de 50 ans. Sitôt diplômé de l'Académie des beaux-arts de Gand, ce peintre s'est tourné vers les arts de la scène pour dialoguer d'homme à hommes avec le public. Un rapport frontal et vital que l'on retrouve intact, vingt ans après, dans Le Bazar du homard, spectacle raz-de-marée qui noie et sauve à la fois.

Comment parler de la mort d'un enfant? Et comment, plus largement, parler d'une époque où, semble-t-il, il n'y a plus d'enfant? Dans leurs spectacles précédents, Jan Lauwers et la Needcompany ont déjà abondamment tourné autour de thèmes tels que la violence, l'amour, l'érotisme et la mort. Comme des vautours? Non, comme des Flamands. C'est-à-dire avec cette force d'humour et de vie qui rendent supportables les pires infamies.

Ici, pour aborder ces questions de l'innocence sacrifiée et de l'irresponsabilité d'adultes hébétés, on retrouve ce mélange détonnant entre tragédie glauque et franche gaîté. La situation? Alex, généticien brisé par la mort de son fils, s'échappe dans un délire qui commence par un homard renversé sur son costume blanc et se poursuit avec une enfilade de protagonistes, réfugié, épouse éplorée, camionneur, etc., en chapeau de cow-boy, robe scintillante et déguisement intégral d'ours brun.

Un univers insensé et perpétuellement agité où chansons, danse, cinéma, adresses directes au public et théâtre classique apparaissent sans hiérarchie ni sélection, pour dire un monde (intérieur) perturbé. L'idée, derrière? Pointer les dérèglements de la société dont témoignent les migrations, les incendies criminels et la prostitution juvénile foisonnant également dans ce récit.

Ce qui frappe d'abord, dans ce joyeux foutoir à paillettes, c'est la confusion d'un père qui, dans ses élucubrations mentales, en arrive à se présenter comme le meurtrier indirect de son enfant. Et ce moment du spectacle est parfaitement glaçant. Allongés dos au plateau, les comédiens se mettent à chantonner. Ainsi terrassés, ils ressemblent à un banc de poissons échoués. Seule y échappe la danseuse qui incarne le fils: elle est juchée sur un podium et agite le bras au-dessus de sa tête comme un DJ. C'est elle-lui qui mène le bal, suggère ainsi le metteur en scène. Elle, lui, le fils disparu, mais omniprésent dans le souvenir des parents.

Au-dessus de la scène, un film raconte l'insoutenable. Comment sur fond de mer du Nord en hiver, deux gamins, bonnets sagement enfoncés sur les oreilles, se battent à mort. Avec le bruit des coups, style manga, mais sans une goutte de sang. Pourtant, c'est bien ce duel aux poings qui coûtera la vie à Jef, le fils d'Alex. Mais le plus hallucinant dans cette séquence filmée, c'est la présence des deux pères à proximité. Qui, l'air peu concerné, relèvent leur enfant-combattant chaque fois qu'il faiblit, mais n'interrompent pas les hostilités. Et la séquence dure, dure, imprimant dans l'esprit des spectateurs effarés l'indifférence de ces deux adultes ne manifestant aucune émotion devant la violence de l'agression.

Alors quoi, chez Jan Lauwers, le monde adulte est stone? Oui, sonné, semble-t-il, par ses divers échecs dans la construction d'une société plus créative et plus équilibrée. Et juste capable de faire la fête. Ainsi, fleurissent sur la scène le sexe aux positions extrêmes et les chansons édulcorées. Les traversées en pas chassés sur une musique country et les contorsions à répétitions. Tout un vocabulaire du corps explosé, indifférent à sa propre économie, à ses véritables envies.

Dans Le Bazar du homard, tout n'est pourtant pas désenchanté. On croit encore dans le progrès: pour se consoler de la disparition de son fils, Axel a conçu un clone, un homme parfait. Et, en effet, sur la scène du Grütli, le comédien en question est diablement réussi! Seulement voilà, souligne Theresa, la femme d'Axel, «ton nouvel homme crève d'ennui. La perfection est tellement prévisible. Son problème, c'est la monotonie».

Autrement dit, entre un banc de poissons échoués et un superman parfait, Jan Lauwers compte sur une humanité qui aurait peut-être des élans contraires, mais aussi de vrais projets. Une joie de vivre à transmettre. Ou également une envie d'occuper le rôle de parents sans se défiler.

Et visiblement, Jan Lauwers a besoin de savoir si cette humanité existe encore.

Le Bazar du homard, ma 9 septembre, au Théâtre du Grütli, La Bâtie-Festival de Genève, http://www.batie.ch