Le roman «Les Dents de la mer» («Jaws»), qui a inspiré le film que l’on sait, a été publié il y a 45 ans. Depuis, plus de 120 films ont joué sur la terreur des squales. Cet été, «Le Temps» plonge sous l’eau, vers ces gueules menaçantes.

Au fond, le requin rêve de marcher. C’est son fantasme le plus fou, et en plus il va y parvenir. En 2005 sort un petit métrage coloré et ridicule, Raging Sharks, qui raconte le télescopage de vaisseaux spatiaux par des extraterrestres qui n’arrêtent pas de s’enguirlander. L’accident a pour effet qu’un objet doré tombe dans le Pacifique et attise la férocité des requins. Tremblez, nageurs!

C’est exactement ce qui va se produire durant notre décennie. Après de premiers coups de crocs dès l’an 2000, les années 2010 ont montré une explosion du nombre de productions aquatiques, et les requins y figurent au premier rang. Et rien n’indique un ralentissement des mouvements de nageoires: en 2017, cinq films, de qualité certes inégale – quatre navets, un de qualité – ont été fabriqués.

Le rôle de The Asylum et SyFy

Le phénomène s’explique entre autres par l’activisme d’une société de production, The Asylum, qui fait son beurre des projets les plus branquignols, mais elle ne représente pas le seul acteur du secteur. La chaîne américaine SyFy fait elle aussi montre d’un solide appétit en matière de requins.

C’est un âge d’or du navet de requins. La figure amirale est la saga des Sharknado, apparue en 2013, forte de six téléfilms à ce stade. Le postulat sent l’idée de fin de soirée: mixer films de requins et de tornades. L’ouragan est si fort qu’il fait valser les requins qui s’écrasent sur Los Angeles et s’empressent de croquer du citadin. Les vents les font tournoyer depuis les eaux mexicaines… Le premier Sharknado, qui affiche un minimum d’idées, n’est pas le pire du film du genre.

Le requin apprend à rugir

A notre connaissance, le rugissement de requins apparaît en 2001 avec Shark Attack 2. Cet attribut sonore insensé pour des scènes sous-marines fait florès, et désormais seuls les films ambitieux reviendront au silence des profondeurs. Cet ajout montre que, pour survivre dans l’imaginaire mondial, le requin doit s’étendre.

A ce propos: 1999, année cruciale pour les requins tueurs

En 2011, avec Super Shark, il commence donc à marcher. Dopé par des hydrocarbures libérés par la cupidité humaine (quoi d’autre?), le monstre sait se trémousser sur le sable, en jouant de ses nageoires latérales. Le geste est grotesque, mais cela lui suffit pour démonter un tank à pattes mécaniques dépêché par l’armée.

Du sable et de la neige

En 2012, le prédateur s’affranchit de la résistance physique du sable, sur les plages. Dans Sand Sharks, il sait évoluer en milieu sablonneux, ce qui lui permet de se régaler, allez comprendre, de motards bardés de cuir et de GoPro roulant sur les dunes.

Puis le croque-madame s’installe sous les pistes de ski avec le canadien Avalanche Sharks: la rupture d’un sortilège d’Indiens locaux déchaîne les poissons carnassiers qui nagent dans la neige. Quand ils bondissent, bardés d’une sorte de carapace, ils ont l’air d’alligators enrhumés. Le carnassier a le sens du marketing, il s’adapte selon les spring breaks: au bord de la mer, dans la plage, ou en semaine de neige.

Le requin a aussi imité l’univers de La Planète des singes, il peut être une créature de Frankenstein créée par un néonazi (Sharkenstein, qui peut concourir pour le prix du pire film existant), et il vire radioactif avec le calamiteux Atomic Shark, il y a deux ans.

Plus de têtes, plus de dents

Le requin gagne aussi… en têtes. Avec 2-Headed Shark Attack naît une autre série à forte intensité esthétique, basée sur la multiplication des visages à crocs du méchant: deux têtes, puis trois, cinq, et six, à ce stade, le dernier opus datant de l’année passée. Dans celui-ci, on atteint un pic d’inventivité: le squale s’appuie sur ses deux premières têtes en se posant sur leur nez… pour marcher. Il l’a fait.


Notre pire review des squales

Parmi les films produits dans les années 2000 et surtout 2010, les requins ridicules ne manquent pas. Notre florilège.

Sharkenstein: sans conteste, le fond des tréfonds. Le squale est créé par un laborantin néonazi sur la base de plans des militaires allemands eux-mêmes. Il a l’air d’un pathétique macramé, au point de faire presque pitié. «Rien n’a plus de sens depuis quelques jours», lance une fois le shérif.

Ghost Shark: le requin fantôme a l’atout majeur de pouvoir s’immiscer partout, dans les piscines, la plomberie, voire votre baignoire… Le film inaugure la mode, durable, des poissons translucides, sans doute pour réduire les coûts des effets spéciaux.

Atomic Shark: c’est nez rouge à l’horizontale. Le requin, puisqu’il est radioactif, a un aileron écarlate. Et quand il approche, il répand une fumée noire. Et c’est la panique.

Jurassic Shark: et voici le requin d’eau douce. Un mégalodon, en plus, libéré par les travaux d’un centre de recherche. Il arrive à happer ses proies lorsqu’elles ont pied à hauteur de la moitié du corps. Et nous sommes dans un lac visiblement pas plus grand que celui de Morat.


Le problème des requins avec les appareils volants

Dans leur quête d’expansion globale, les croqueurs ne reculent devant rien, surtout pas la gravité. L’ambition leur vient tôt: durant Les Dents de la mer 2, le requin accroche les flotteurs d’un hélicoptère et le tire vers le bas, les pales éclatent et laminent les voiles des bateaux de régate proches.

Dans Deep Blue Sea, les requins, devenus très malins, saisissent le câble d’un hélicoptère utilisé pour treuiller un blessé, et font couler l’appareil.

Mega Shark vs. Giant Octopus montre le mégalodon sautant dans les airs – ce n’est pas une métaphore – et percutant un avion par le nez.

Super Shark est encore plus audacieux: il s’attaque à un chasseur de l’armée de l’air américaine. Les forces aériennes suisses devraient inclure ce paramètre dans le choix du futur avion de combat.


En vidéo: «Les Dents de la mer», inventeur du blockbuster.