Scènes

Réquisitoire féministe à Kinshasa, un spectacle qui fait boum

Depuis trente ans, le metteur en scène Michel Faure travaille au Congo avec des comédiens locaux. Il évoque «Je suis comme toi», une création autour du protocole paritaire de Maputo, à découvrir à Genève et à Lausanne

C’est un réquisitoire. Un réquisitoire joyeux et insolent que des Africains ont adressé à d’autres Africains à travers un spectacle féministe et sans concession. Certes, Michel Faure, qui a mené les opérations, vient de Suisse, mais cet éclairagiste et pilier de La Parfumerie, à Genève, monte depuis trente ans des spectacles avec la compagnie congolaise Les Intrigants et travaille en totale immersion.

Le thème de Je suis comme toi ou Nazali lokola yo en lingala? La parité hommes-femmes exigée par le protocole de Maputo, document que l’Union africaine (UA) a édicté en 1981, mais qui est loin d’être appliqué. Viols conjugaux, mutilations sexuelles, mariages forcés, disparités en matière d’éducation et faible représentation politique: écrit avec les membres de la troupe, Je suis comme toi a listé les discriminations sexistes en Afrique et présenté ce plaidoyer au public de Kinshasa, qui n’a pas manqué de réagir. A l’occasion de la venue du spectacle à Genève et à Lausanne, Michel Faure retrace le parcours animé de cette création.

Scène de viol conjugal inversée

«C’était mouvementé! Le public s’est beaucoup manifesté, notamment sur la répartition des tâches au sein du couple ou sur la scène du viol conjugal qu’on a inversée – c’est la femme qui contraint son mari. Les gens ont ri, mais les hommes riaient jaune, car, dans le spectacle, ils sont souvent pointés du doigt, et des éclats ont fusé pendant et après les représentations. Par contre, les jeunes semblaient plus réceptifs et disposés à évoluer.» En Afrique, le théâtre n’est pas chose sacrée et silencieuse. Chaque spectacle suscite des commentaires et les comédiens sont habitués à être interrompus. Ce qui est déjà vrai pour les créations classiques l’a encore plus été avec Je suis comme toi, puisque le public était directement impliqué et interpellé.

Lire aussi: «En Afrique, les relations entre les hommes et les femmes se sont durcies»

Pourquoi avoir créé ce spectacle qui s’immisce dans les foyers, Michel Faure? «Parce que les femmes africaines ont envie de changement. En 2016, dans le même esprit combatif et réflexif, nous avons créé Je suis Kinshasa qui parlait des difficultés de la ville et du Congo. On y abordait avec humour les problèmes d’eau et d’électricité de la capitale, mais aussi des situations plus graves comme les enfants soldats ou les viols comme armes de guerre.»

Huit millions de morts

«On oublie trop souvent que le conflit avec les rebelles qui dure depuis près de vingt ans a déjà fait 8 millions de morts, la population de la Suisse! Cette guerre civile motivée par l’appât du gain autour des minerais tue 40 personnes par jour et on n’en parle plus en Occident… Lorsque nous avons monté Je suis Kinshasa, qui sera aussi joué à La Parfumerie à la fin novembre, et que l’on discutait de la situation des enfants soldats, un des comédiens s’est mis à pleurer. Il nous a alors avoué qu’il avait exercé cette fonction pendant huit mois avec ce que ça implique de crimes et de tortures. Au Congo, la tragédie n’est jamais abstraite ou lointaine. Elle est dans chaque personne que tu côtoies.»

Lire encore: «Les acteurs sont des guerriers au service des idées»

Cette proximité est tellement vraie qu’une des comédiennes de Je suis comme toi, le spectacle féministe conçu deux ans après, a également confessé en cours de répétition qu’à son avis toutes les femmes, elle y compris, subissaient des viols conjugaux au quotidien, sans même se rendre compte qu’il s’agissait d’une forme de viol. «C’était très fort, car il y a un gros tabou sur cette pratique fréquente en Afrique.» Dans cette scène, Michel Faure a choisi d’inverser les rôles pour montrer à quel point il est choquant que le mari exerce sa volonté sans se soucier du ressenti de son épouse.

Seins repassés au fer chaud

«En raison de la polygamie issue des traditions animistes, la femme africaine a intérêt à se soumettre, sinon elle est remplacée», explique le metteur en scène. Ceci d’autant que les Congolais sont aussi très catholiques et suivent à la lettre l’enseignement de saint Paul. «Que les femmes soient soumises à leur mari comme le croyant l’est au Seigneur», dit l’apôtre dans une de ses épîtres. «A Kinshasa, les hommes ne cessent de répéter cette phrase pour revendiquer leur supériorité et ignorent totalement le protocole de Maputo qui, à l’inverse, prône l’égalité», soupire Michel Faure. Le Genevois a dès lors proposé à ses comédiens de répondre par le théâtre à cette discrimination bien installée.

Dans un décor très sobre, les six comédiens, trois femmes et trois hommes, énoncent les droits recensés dans le protocole et montrent ensuite à quel point ils sont bafoués au quotidien. Le droit à l’intégrité physique, par exemple, foulé au pied par les mutilations sexuelles. Assez particulières au Congo. «Ici, il est courant d’allonger les petites lèvres de la vulve, voir le clitoris, des fillettes en tirant dessus, dans le but de satisfaire leur mari», précise Michel Faure.

Lire aussi: Au Rwanda, le plaisir féminin est le ciment du couple

Une autre mutilation typique du pays consiste à repasser les seins des jeunes filles «de sorte que leur poitrine ne se développe pas, pour tenter d’éviter les viols et les grossesses précoces. Souvent, le fer est trop chaud et beaucoup de fillettes ont le torse brûlé. Nous parlons de cela dans le spectacle, comme nous parlons de la faible présence des femmes en politique – 83% de l’Assemblée congolaise est composée d’hommes –, des mariages forcés qui se négocient dès l’âge de 5 ans ou du droit à l’éducation qui n’est pas respecté puisque les petits garçons vont à l’école pendant que les fillettes travaillent à la maison.»

La grande histoire de la dot

Mais tous les sujets ne sont pas aussi lourds. Les Intrigants se sont par exemple amusés en évoquant la dot. «Au Congo, pour obtenir une femme, les hommes doivent donner des cadeaux à sa famille. Avant, les présents étaient raisonnables, ils allaient du pagne à la cartouche de cigarettes en passant par une lampe à pétrole ou une pirogue. Aujourd’hui, avec la crise, les ambitions ont explosé. Les familles des jeunes filles exigent par exemple un générateur, un carton de whisky, un complet Mugler ou une voiture, toute une liste de cadeaux bien au-dessus des moyens des donateurs, détaille le metteur en scène. Du coup, les deux familles se rencontrent et négocient.

Cette partie est assez cocasse, car ces négociations, qui peuvent durer deux, trois ans, sont très théâtrales.» Ce qui est moins drôle, c’est que le couple s’est souvent constitué entre-temps, a eu un ou plusieurs bébés et, comme le mariage n’est toujours pas prononcé, l’homme quitte fréquemment le foyer en abandonnant la jeune femme, ce qui l’oblige à retourner chez son père avec ses enfants. «On appelle cela les ménages invisibles. Ces filles-mères sont totalement déclassées», déplore Michel Faure.

Morale occidentale en Afrique?

Les spectateurs congolais n’ont-ils pas mal vécu que ce soit un metteur en scène blanc qui leur fasse la leçon? «Si, beaucoup d’entre eux m’ont reproché de mettre dans la tête de leurs femmes des idées d’Occidental qui n’y comprend rien. Je leur ai répondu que les idées ne venaient pas de moi, mais du protocole de Maputo, écrit par et pour des Africains. D’ailleurs, ce spectacle n’a pu exister que parce que les six comédiens congolais l’ont alimenté de leur expérience. Pour moi, c’est une création 100% locale.» Cela dit, Michel Faure ne nie pas le défi de la décolonisation. «Le troisième volet de la trilogie, Nazali mundele – Je suis l’homme blanc que nous allons créer l’été prochain, abordera précisément ce problème avec, notamment, l’immense rôle joué par la religion dans ce processus et racontera les difficultés, mais aussi les espoirs, d’en finir avec cette ingérence occidentale en Afrique.»


Je suis comme toi, du 7 au 24 novembre, La Parfumerie, Genève. Les 12 et 13 décembre, Grange de Dorigny, Lausanne.

Je suis Kinshasa, du 26 novembre au 1er décembre, La Parfumerie, Genève. Les 14 et 15 décembre, Grange de Dorigny, Lausanne.

Publicité