Cette semaine, Le Temps explore les «réseaux invisibles», oubliés du grand public parce que trop distants ou communs au quotidien et qui, par une crise, sont devenus un enjeu criant.

Si le mot «réseau» évoque facilement la technologie moderne – qu’elle permette de transporter du gaz, de l’électricité ou de l’information –, la notion peut aussi être très utile pour examiner le passé. Représentez-vous, par exemple, une carte de l’Empire romain vers le milieu du IIe siècle de notre ère. De la Grande-Bretagne à la mer Rouge, des rives du Rhin aux portes du Sahara, reliées entre elles par une toile de voies pavées, fluviales et navales, une multitude de cités se déploient autour de la Ville éternelle, à l’image d’Eboracum (York, au nord de l’Angleterre), de Leptis Magna (Khoms, en Libye), mais aussi, plus près de nous, de la Colonia Iulia Equestris (Nyon), ou du Forum Claudii Vallensium (Martigny)… Si ce réseau de routes et de villes est porté par l’expansion de l’Empire, le déclin et la chute de ce dernier, à la fin du Ve siècle, ne provoqueront pas sa disparition, mais amorceront au contraire un processus de reconfiguration qui lui permettra de traverser les siècles.

A son apogée, ce réseau permet avant tout le transport de marchandises – qu’elles soient de première nécessité (grain d’Egypte, huile d’olive de Libye, plomb de Grande-Bretagne) ou de luxe (vin de Palestine, ambre de la Baltique, soie de Chine) – mais il est également emprunté par des voyageurs. Ceux-ci appartiennent avant tout à des catégories bien précises de la population, qui se définissent par leurs occupations plus que par leur statut social: marchands, artisans spécialisés, fonctionnaires impériaux et, surtout, soldats.

Car le moteur du commerce et de la communication dans l’Empire romain, c’est avant tout l’armée. «Même s’il est difficile d’articuler des chiffres précis, on estime que cette dernière représente à elle seule plus de la moitié des dépenses du pouvoir impérial», explique Christophe Schmidt, chargé d’enseignement en histoire ancienne et en archéologie classique à l’Université de Genève.

Lire aussi: Augusta Raurica, l’Italie antique au bord du Rhin

L’armée comme moteur

Particularité romaine, les troupes, mobilisées dans tout l’Empire, sont surtout concentrées le long de ses frontières, sur le limes, et doivent donc pouvoir y être nourries et équipées. «Le long du Rhin inférieur, par exemple, les populations indigènes, qui pratiquaient surtout l’élevage, ne pouvaient à l’origine pas fournir des ressources en quantité suffisante pour y maintenir les garnisons romaines, qui ont donc, dans un premier temps, dû être alimentées depuis le reste de la Gaule.» Si l’installation de garnisons entraîne le développement des réseaux commerciaux vers et dans les régions périphériques, elle va aussi de pair avec la montée en puissance de leur économie agricole, portée par de grands domaines ruraux, les villae rusticae – comme celles d’Orbe-Boscéaz ou de Colombier en Suisse romande.

L’essentiel de la population de l’Empire reste paysanne et peu mobile – même s’il est difficile de tirer des conclusions claires sur ses pratiques économiques par manque de sources, rappelle Christophe Schmidt. «On peut toutefois déterminer que plus vous êtes bas dans l’échelle sociale, plus vos interactions directes se font sur le plan local. Notamment à travers la monnaie: on constate que les monnaies d’or et d’argent, qui permettent des transactions plus importantes, circulent bien plus loin que les monnaies de bronze de plus faible valeur.»

En 395, la mort de Théodose Ier, dernier empereur à être parvenu à régner sur l’ensemble du monde romain, en provoque l’ultime partage entre ses deux fils: Arcadius régnera sur l’Empire d’Orient, Honorius sur l’Empire d’Occident. Alors que le premier perdurera encore plus d’un millénaire, le second aura disparu en moins d’un siècle. A la fin du Ve siècle, à l’aube du Moyen Age, son territoire, divisé entre peuples francs, burgondes, goths ou encore vandales, est toutefois toujours quadrillé par les mêmes villes reliées par les mêmes routes.

Reconfiguration et relocalisation

Mais si la structure du réseau est encore là, il n’a plus de moteur. «Alors que l'Empire se maintient en Orient, la disparition de l'Etat romain change la donne en Occident», explique Martin Roch, chargé de cours en histoire médiévale à l'Université de Genève. Les réseaux routiers principaux, qui étaient planifiés par l'administration impériale pour le service de l'Etat, sont moins entretenus et perdent en importance, tandis que les réseaux secondaires se développent. «Plus que des ruptures complètes, ce sont de nouvelles voies qui sont adoptées.»

Même si leur importance fluctue, les villes romaines perdurent. «Une petite ville marchande comme Lausanne-Vidy, après s’être développée autour de son port, voit son centre se déplacer vers la colline de la cité, où s’installe l’évêque établi jusque-là à Avenches, alors que celui de Martigny se déplace à Sion, raconte Lucie Steiner, archéologue spécialiste du Haut Moyen Age. Genève, elle, éclipse la colonie romaine de Nyon.»

La situation change aussi sur le plan économique, où on constate une forme de relocalisation: «On se concentre sur la production régionale, on ne fait par exemple plus venir autant d’huile ou d’huîtres de la Méditerranée, relève Lucie Steiner. Le fer, en grande partie importé à l’époque romaine, est produit localement en plus grandes quantités au Haut Moyen Age, notamment au pied du Jura.» Dans le même temps, des échanges se maintiennent, parfois à très longue distance, notamment pour des produits de plus grande valeur, plus faciles à transporter, comme des grenats ou des perles de verre utilisés en joaillerie, importés du sud de l’Inde et du Sri Lanka. «Etoffes, parfums, aromates et gemmes continuent de circuler, comme l'attestent par exemple ceux que l'on découvre dans des tombes», complète Martin Roch.

Lire aussi: Helvetia incognita: L’huître de Chancy ou le festin de Montaninus

Une évolution plutôt qu’un retour en arrière

En matière d’artisanat, la production régionale se distingue aussi par une diversité nouvelle. «Alors qu’auparavant les objets étaient souvent très standardisés à travers tout l’Empire, les boucles de ceinture qui nous sont parvenues sont presque toutes uniques, même si elles ont des motifs en commun», poursuit Lucie Steiner.

Pointant également la disparition des méthodes romaines de construction, elle souligne que «la préoccupation principale semble être de fonctionner là où on est. La pierre et le mortier sont par exemple abandonnés pour l’habitat privé en faveur du bois et du chaume qui étaient utilisés avant l’arrivée des Romains, et qui sont sans doute plus adaptés à l’environnement local. Même s’il peut être tentant de parler de retour en arrière, il faut plutôt voir ça comme une évolution, un ajustement aux circonstances et aux ressources disponibles.»

Si le vaste réseau qu’a laissé l’Empire romain existe toujours, c’est donc plutôt son utilisation qui a changé, favorisant des circuits courts et une production régionale qui permettent une résilience plus élevée dans un contexte politique souvent troublé. Mais son ampleur continue de permettre une interconnexion importante, notamment grâce à l’Eglise. «Sur le plan culturel et religieux, les échanges se poursuivent, rappelle Martin Roch. Voyageurs, lettres et livres continuent de circuler.» Un véritable réseau d’information, qui ne cessera de se développer tout au long du Moyen Age.


Pour en savoir plus:

  • Jean Andreau, L'économie du monde romain, Ellipses, 288 p.
  • Pierre Cosme, L'armée romaine. VIIIe s. av. J.-C. - Ve s ap. J.-C., Armand Colin, 304 p.
  • Martin Roch, Le Moyen Age avant l’aube, Nouvelle Cité, 321 p.
  • Lucie Steiner et Justin Favrod (dir.), Aux sources du Moyen Age, Infolio, 280 p.