Il y a des résidences d’artistes à Paris, New York, Riga ou Bombay. Il y en a même dans la Beauce ou en Valais. Depuis peu, les îles Kerguelen, terres australes et antarctiques françaises situées à 3000 kilomètres de toute zone peuplée, font elles aussi office de lieu d’accueil pour créateurs en recherche d’une nouvelle inspiration. Initié par la Direction des affaires culturelles françaises dans l’océan Indien (lire interview), cet «atelier des ailleurs» a été expérimenté pour la première fois cette année. Le photographe parisien Klavdij ­Sluban et le plasticien nantais Laurent Tixador ont embarqué le 30 décembre dernier à bord du Marion-Dufresne, navire de liaison entre La Réunion et l’archipel des Kerguelen, pour une traversée d’une dizaine de jours. Ils ont passé trois mois sur les «îles de la désolation», entre scientifiques et manchots. Le travail qui en a résulté est présenté aux Rencontres photographiques d’Arles jusqu’à la fin de l’été.

Dans le parc des Ateliers de la cité rhodanienne, au fond d’une halle, après les nominés au Prix Découverte ou les jeunes diplômés de l’Ecole nationale de photographie, l’exposition consacrée aux Kerguelen. Les images de ­Klavdij Sluban d’abord. Sombres, terriblement sombres. En grand format, un magma d’algues dansantes, une colonie de manchots, un œuf dans l’herbe rase. En mosaïque, un lit défait, une merguez dans une poêle, un ciel chargé. Une quarantaine de tirages pour dire trois mois de travail et une expérience hors du commun. Presque tous racontent la solitude et la fameuse désolation.

Le contraste et la noirceur constituent le langage habituel du quadragénaire d’origine slovène, qu’il photographie les Bal­kans, la mer Baltique ou des ­adolescents en prison. Pour les Kerguelen, il réfute le parti pris artistique: «La luminosité est très importante là-bas. Il faut choisir en permanence entre le ciel et la terre, en sacrifier un qui apparaîtra cramé sur les images.» Et si le sentiment d’isolement saute aux yeux, c’est peut-être parce que Klavdij Sluban l’a ardemment recherché durant son séjour. «Je pensais me retrouver dans une zone de grand vide, or c’est militaro-scientifique-land. On n’a pas le droit de se déplacer à moins de trois personnes parce que le terrain est dangereux et on vit tout le temps en communauté. Les gens y passent trois mois minimum, souvent un an, alors ils se défoulent le samedi en buvant, en faisant des jeux ou des batailles de polochons. Moi, je lisais la Pléiade dans ma chambre.»

Entre 30 et 100 résidents occupent la base en moyenne; de nombreux scientifiques, mais également des artisans indispensables à la vie du groupe. Le climat, encore, peut ajouter au spleen ambiant. L’archipel est balayé par des vents violents (pointes à plus de 200km/h), ne donnant aucune chance à la végétation si elle dépasse quelques centimètres. La pluie tombe à l’horizontale, la température moyenne est de 4 degrés. Nous sommes entre les 40es rugissants et les 50es hurlants. Pour préserver son matériel, Klavdij Sluban laissait son Leica autour du cou et sous la veste, n’ouvrant la fermeture que le temps d’un clic, sans même viser.

Dans une salle, derrière ces clichés obscurs, une fusée soviétique tirée sur les îles en 1977 – souvenir rapporté par Laurent Tixador avec autorisation du préfet – et une vidéo de l’artiste: 309 «bons moments de bricolage» en 90 minutes. Où l’on assiste à des scènes du quotidien austral, telles la pêche aux moules, la fabrication d’une épuisette à frites en bois de renne, la capture d’un éléphant de mer pour récupérer une balise. Aucun commentaire, le bruit du vent et les voix des protagonistes. Comme Klavdij Sluban, Laurent Tixador a prêté main-forte aux scientifiques dans leurs diverses tâches. Il a fabriqué une machine à faire des pâtes et lancé un atelier de confection de bagues en bois de renne. Autant d’épisodes figurant sur son blog ( laurenttixador.tum blr.com ) et dans son film. «J’ai intitulé cela «moments de bricolage» pour signaler mon amateurisme mais également le plaisir que j’ai pris à aider ces gens», souligne le plasticien. Comme son «collègue», l’homme a quitté sa famille – chacun a un enfant – pour quatre mois, mais, contrairement à lui, il a goûté à l’ambiance collective. «J’ai adoré cet endroit, c’est une sorte d’utopie communautaire qui fonctionne. On vit ensemble, on partage les tâches… Quitter les Kerguelen a été traumatisant; on vit un idéal durant un trimestre et puis on vous l’enlève», analyse encore le Nantais, habitué des performances liées à la route ou au contraire à l’enfermement.

Les deux Français, assurément, n’ont pas vécu la même chose sur l’archipel. A l’utopie égalitaire de Laurent Tixador, Klavdij Sluban oppose «la vie factice, sans argent et sans obligation autre que celle de son travail», les différences salariales («de 1 à 15») et les clans («militaires d’un côté, Réunionnais de l’autre, etc.»). Aux paysages noirs de Sluban, Tixador répond avec des scènes potaches et colorées. L’intérêt de la confrontation, au bout du monde.

Klavdij Sluban et Laurent Tixador, Résidence des ailleurs, Rencontres photographiques d’Arles, parc des Ateliers, jusqu’au 23 septembre. www.rencontres-arles.com

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Edgar Allan Poe

«Les Aventures d’Arthur Gordon Pym»

«Sur les petites îles nous découvrîmes une grande quantité de phoquesà poil rude, mais nousles laissâmes tranquilles»