Exposition

Ressemblez-vous à une statue antique?

Le Musée de la civilisation de Québec a cherché, parmi le public, les sosies presque parfaits de visages gravés il y a 2000 ans. L’exposition cocasse qui en résulte, réalisée en collaboration avec le Musée d’art et d’histoire de Genève, explore l’art du portrait à travers les âges

A l’entrée de la salle d’exposition du Musée de la civilisation, qui fête ses 30 ans à Québec, une galerie de milliers de photos type passeport s’étale sur un mur. Ce sont celles de «candidats» du monde entier qui ont tenté leur chance pour trouver leur sosie parmi 25 portraits et bustes antiques provenant des collections du Musée d’art et d’histoire de Genève et de la Fondation Gandur pour l’art. Signe d’un engouement certain pour une proposition muséale hors norme!

Présentée jusqu’au 12 mai 2019, l’exposition s’ouvre ensuite sur une vingtaine de grandes photos d’œuvres antiques, juxtaposées à des photos de sosies contemporains. Ces derniers se sont aussi prêtés au jeu de la réalisation de masques qui voisinent avec les œuvres elles-mêmes, le tout dans un décor de colonnes rappelant celles de l’Antiquité.

La proposition pour le moins originale est le fruit d’un partenariat entre deux institutions muséales d’envergure, côtés canadien et suisse. La genèse en revient à l’ancien directeur général du Musée de la civilisation Michel Côté (qui fut aussi directeur du Musée des confluences à Lyon), et au photographe québécois François Brunelle, qui se passionne depuis 2000 pour le phénomène des sosies, avec à son actif des photos de plus de 250 paires de sosies.

Ego antique

Cette fois, l’objectif était pour lui de «proposer une expérience enrichie par rapport à une exposition normale d’œuvres d’art», une sorte de «voyage dans le temps» au cœur de la «famille humaine». Avec Michel Côté, il s’est rendu début 2016 au Musée d’art et d’histoire de Genève. «Ils ont choisi avec nous 17 œuvres de notre collection d’archéologie», les huit autres venant de la Fondation Gandur pour l’art, précise Béatrice Blandin, conservatrice du musée.

Présente au vernissage de l’exposition québécoise, le 23 octobre, elle souligne que les visages ou bustes antiques sélectionnés provenaient d’Egypte, de Grèce et de l’époque romaine. «Il s’agit autant, ajoute-t-elle, de portraits honorifiques, d’empereurs par exemple, que funéraires, souvent anonymes, qui tissent ainsi un lien avec des sosies contemporains.»

Leur propre processus de sélection a été fastidieux. Le Musée de la civilisation a d’abord créé une plateforme web et installé des bornes interactives à son entrée. Grâce à un système de reconnaissance faciale, les visiteurs du site ou du musée ont pu tenter de «trouver leur alter ego dans l’Antiquité», explique François Brunelle. 106 000 personnes ont répondu à l’appel, du Québec à l’Afrique du Sud, en passant par les Etats-Unis et la Suisse. «La réponse a dépassé nos attentes», note le directeur général de l’institution québécoise, Stéphan La Roche.

Prêter son visage

Le tri des photos, envoyées ou prises au musée, a pris des mois. Au final, 25 personnes ont été retenues pour leur ressemblance avec l’un ou l’autre des portraits antiques. Puis est venu le temps de poser pour François Brunelle. «Il fallait, dit celui-ci, donner un style aux images en fonction de chaque œuvre et amener les modèles vivants à vraiment ressembler aux portraits antiques.»

Nombreux au vernissage, les sosies se sont visiblement pris au jeu, exprimant pour la plupart avoir vécu une expérience formidable. Olivier Trudel s’est en quelque sorte réconcilié avec son image après avoir été choisi comme sosie d’un masque funéraire du Fayoum, en Egypte. «Mon visage est asymétrique et ne m’a jamais tellement plu», dit l’avocat de la région de Québec devant sa photo géante. «L’expérience m’a permis de me rendre compte que je faisais toujours des grimaces dans mes selfies pour cacher mon inconfort, mais le plus important, c’est d’avoir pu prêter mon visage pour permettre à un personnage antique de revenir à la vie.» Sans compter le plaisir de le faire pour «son» musée. «J’ai 39 ans et j’ai grandi avec lui!»

Le Français Bertrand Mazeirat, qui est l’un des conservateurs du Musée d’art et d’histoire de Genève, figure aussi parmi les sosies. Lors d’un voyage à Québec fin 2016, il a pris sa photo au Musée de la civilisation et a été choisi comme jumeau intemporel de Yarhai, un notable de la Palmyre romaine… «François Brunelle est ensuite venu à Genève l’hiver dernier et il m’a photographié torse nu dans les sous-sols du musée!»

Pont intemporel

«Je suis ému et très heureux du résultat», dit-il, en relevant que cette exposition «évoque le temps qui passe et le fait que nous sommes de passage dans la vie. Elle nous fait aussi faire un pas de côté par rapport au regard un peu savant qu’on pose souvent sur les œuvres muséales.»

Stéphan La Roche juge pour sa part «avant-gardiste» cette exposition qui rend hommage aux images d’hier comme d’aujourd’hui et «crée un pont intemporel, social et artistique entre l’art du portrait antique et l’art du portrait contemporain». Bertrand Mazeirat salue quant à lui l’inventivité du projet, qui s’inscrit selon lui dans la lignée de la muséologie québécoise moderne, laquelle «place le visiteur au centre de l’expérience et prête attention à son ressenti».

L’exposition s’inscrit dans un partenariat entamé il y a cinq ans avec le musée genevois. «Nous avons un protocole de collaboration générale», avec échanges d’expertise, de stages et de collections, précise Stéphan La Roche, jugeant les deux institutions complémentaires. «Nous avons des choses à apprendre du musée de Genève, notamment sur la gestion des collections, et nous-mêmes sommes forts en médiation éducative et interactivité avec le public.» La prochaine étape sera peut-être, comme il le souhaite, de voir l’exposition traverser l’Atlantique pour être présentée, après Québec, au Musée d’art et d’histoire de Genève.


«Mon sosie a 2000 ans», Québec, Musée de la civilisation. Jusqu’au 12 mai 2019. www.mcq.org

Publicité