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La résurrection vertigineuse de Paul Auster

L’écrivain américain est de retour après une longue errance. A travers un héros dont il imagine différentes trajectoires, il livre des autoportraits qui éclairent sa vocation et l’histoire âpre de son pays, sur deux décennies. «4321» célèbre surtout la fiction, avec maestria

Un millefeuilles. 1020 pages, bon poids. Une œuvre titanesque où Paul Auster s’est mis en quatre pour renouer avec le talent, après une décennie de tâtonnements et de passages à vide. On l’attendait donc de pied ferme, ce roman où, miracle, il retrouve le souffle des grandes fresques des années 1980-1990 en racontant des histoires qui se croisent et se recroisent dans l’Amérique de la Guerre froide, puis du conflit vietnamien.

Mais nous en sommes encore loin quand s’ouvre 4321, le jour où Isaac Reznikoff, un Juif russe de 19 ans, quitte Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, traverse l’Atlantique et débarque à New York, le 1er janvier 1900. Au bureau des douanes d’Ellis Island, on lui demande son nom. Isaac bafouille quelques phrases en yiddish et, n’y comprenant goutte, le préposé à l’immigration décide de l’affubler d’un patronyme aux consonances yankee – Ike Ferguson.

Un héros aux quatre visages

C’est son petit-fils, Archie Ferguson, qu’Auster met en scène tout au long de son roman, en le faisant naître le 3 mars 1947 à Newark, dans le New Jersey. Rien de très original jusque-là. Sauf que… sauf qu’un Ferguson peut en cacher plusieurs autres, puisque l’auteur de la Trilogie new-yorkaise va donner quatre visages très différents à son héros. Quatre destins parallèles pour un seul homme. Quatre trajectoires dans le même tourbillon de chapitres alternés. Autant de métamorphoses de ce Ferguson quadricéphale – des réalités fantômes égarées dans une autre dimension.

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On salue la performance narrative, tout à la fois jeu de piste à la Calvino, trompe-l’œil à la Perec et vertigineux exercice de style où le marionnettiste Auster marche sur les brisées de Borges dans son «jardin aux sentiers qui bifurquent». Avec ces mots en guise d’explication, à propos d’un des quatre Ferguson: «Quelle idée intéressante de penser que les choses auraient pu se dérouler autrement pour lui, tout en restant le même.» Et, deux cents pages plus loin: «Il avait découvert qu’une des bizarreries de son caractère, c’est qu’il avait l’impression d’être plusieurs personnes à la fois, la réunion de plusieurs personnalités contradictoires. Chaque fois qu’il se trouvait en présence de quelqu’un de différent, il devenait différent lui-même.»

Un jeune homme meurtri

C’est un petit garçon fasciné par le baseball que l’on découvre dans la peau du premier Archie Ferguson, dont le père gère – à Montclair, tout près de Newark – une boutique d’électroménagers qui sera bientôt dévalisée par son propre frère. Le gamin grandira sous l’aile d’une mère possessive et d’une tante intello, tout en courtisant la pulpeuse Amy, avec laquelle il fera l’amour à un âge précoce – 16 ans –, le jour de l’assassinat de Kennedy.

L’année suivante, un accident de voiture le privera de deux doigts, de quoi échapper à cette guerre qui couve du côté du Vietnam. Sa vocation? Devenir journaliste, «une façon de s’impliquer dans le monde tout en s’en retirant», alors que l’Université de Columbia lui ouvre ses portes et qu’Amy lui referme son cœur. Désespéré, il multipliera les aventures amoureuses. Auster brosse alors le portrait d’un jeune homme meurtri par «ses ruminations morbides et son autoflagellation», avant de quitter définitivement la scène à 24 ans, à cause d’une cigarette mal éteinte.

Un cœur vaillant

Le second Ferguson aura la vie courte, lui aussi, et l’on fait un bout de chemin avec ce gosse attachant dont le père anime une salle de sport à Newark. A 11 ans, il échoue dans une classe dont il sera la bête noire, surveille sa virilité naissante, dévore inlassablement la presse locale. Et, surtout, attend fiévreusement la première édition du Crusader, un journal de potache que sa mère fera imprimer à cent cinquante exemplaires. Avec un édito tonitruant où, tel un mousquetaire lâché dans l’Amérique maccarthyste, le jeune Ferguson prévient qu’il «dira la vérité, coûte que coûte». De quoi embraser ce cœur vaillant qui cessera de battre un jour d’orage, dans un camp de vacances cruellement nommé Paradise.

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Le troisième? «Une énigme humaine», disent les professeurs à propos de ce petit new-yorkais qui, après la mort de son père dans l’incendie de son magasin, ne cessera d’affronter un Dieu qu’il juge trop injuste. Quand le démiurge Auster le tire de son chapeau de magicien, il croit aimer les filles puis découvre que les garçons ont aussi un charme irrésistible, surtout dans le Paris bohème où il atterrit à 18 ans pour suivre les cours de l’Alliance Française, fréquenter le petit monde de l’édition et s’enfermer dans les salles obscures du sixième arrondissement. Aussi se mettra-t-il à écrire sur le cinéma, la tête dans les nuages, sans savoir que sa distraction lui sera fatale.

La fragilité de nos destins

Le dernier Ferguson est le seul à échapper à ce jeu de massacre. Si ses doubles n’ont fait que taquiner la plume à cause de leur jeune âge, il sera, lui, romancier. Un vrai. Un maniaque de la prose qui, à Maplewood (New Jersey), tape ses premières nouvelles sur une Smith-Corona portative, rédige un roman pataphysique sur «la vie érotique d’une paire de chaussures» avant d’entrer à l’Université de Princeton et de découvrir sa stérilité. Mais pas en matière d’écriture, un jet ininterrompu sous le signe de Joyce et de Dostoïevski avec une copieuse moisson à son actif – dont un récit intitulé A droite, à gauche, ou tout droit? Ce pourrait être le sous-titre de 4321 où Auster montre à quel point nos identités et nos destins sont fragiles, aléatoires, soumis à cette «musique du hasard» qui expédie le même Ferguson sur des chemins divergents.

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Même si le dénouement est un peu convenu, ce roman gigogne est un exploit. Une manière de ressusciter le vieux Protée sous la statue de la Liberté avec, en guest star, Paul Auster himself. Car ses récits croisés sont autant de confessions. Des autoportraits de l’artiste en 4D, où il se fond dans les décors pour mieux évoquer les vingt premières années de sa vie, si décisives dans sa vocation. Né sous le signe du caméléon – quasiment en même temps que son héros, à un mois près –, tout le jeune Auster est donc là, le mordu de cinéma, l’apprenti-romancier, le lecteur boulimique, le traducteur de Jacques Dupin et d’André du Bouchet; l’infatigable piéton de Paris, le fan de baseball, l’amoureux transi, l’observateur voltairien d’une Amérique dont nous traversons deux décennies d’histoire, de l’exécution du couple Rosenberg sur la chaise électrique aux émeutes de mai 1968 sur les campus, du suicide d’Hemingway à l’assassinat de Martin Luther King avec, en toile de fond, tous les conflits raciaux qui ont déchiré le pays.

Mais, Dieu merci, on échappe toujours au réel et à ses tumultes dans cet exercice de haute voltige qui restera un grand millésime. Parce qu’Auster n’aura jamais été aussi proche de lui-même tout en faisant mine d’être un autre, et même plusieurs autres, afin que la fiction l’emporte.


Paul Auster, «4321», trad. de l’américain par Gérard Meudal, Actes Sud, 1020 p.

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