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La littérature ou l’art de faire parler les spectres.
© Photo by Tim Marshall on Unsplash

Caractères

Résurrections en série

Sous l’œil bienveillant d’une certaine «Prosopopée», les morts, chers disparus ou célébrités, prennent la parole en masse dans cette rentrée littéraire

Prosopopée. Ce n’est pas le nom d’une héroïne antique, mais celui d’une figure de rhétorique «par laquelle l’auteur prête la parole à un absent ou à un être inanimé», précise le Larousse. Un artifice qui, le plus souvent, sert à redonner du souffle aux chers disparus. N’est-elle pas aussi une belle définition du personnage en littérature?

Prosopopée, donc – insufflons de la vie à cette figure de style! –, est une des héroïnes de cette rentrée littéraire. Elle veille en effet, en divinité tutélaire, sur toute une série de livres qui permettent aux auteurs et aux lecteurs de faire parler les morts. A commencer par leurs propres morts, réveillés d’entre les mots.

Tabous et tombeaux

Ainsi, Vanessa Schneider s’adresse à sa cousine, dont elle raconte l’histoire douloureuse, celle de la protagoniste malmenée du Dernier tango à Paris. Elle tente de venger l’actrice dans Tu t’appelais Maria Schneider (Grasset). Olivia de Lamberterie, critique littéraire à Elle, publie son premier livre, celui que lui a réclamé son frère, Alex, avant de se jeter d’un pont: Avec toutes mes sympathies, paru chez Stock, est un tombeau pour le disparu.

Autre histoire de famille, celle que Javier Cercas s’est décidé à raconter. Dans Le monarque des ombres (Actes Sud), il enquête sur un tabou familial, le destin d’un grand-oncle franquiste, tombé au combat, «paradigme de l’héritage le plus accablant», dit de lui le romancier espagnol.

Procession de spectres

Si elle permet de dialoguer avec ses proches partis pour l’au-delà, Prosopopée est aussi la muse médiumnique de rencontres impossibles ailleurs que dans la fiction. Thierry Froger peut ainsi convoquer la somptueuse Ava Gardner dans Les nuits d’Ava (Actes Sud). «Me ravissent plus que toute autre les images fantômes», confie-t-il en présentant son livre.

Tandis que Nathalie Léger, dans La robe blanche (P.O.L), invoque un autre spectre, celui d’une auto-stoppeuse habillée de blanc. Elle raconte cette jeune artiste italienne, Pippa Bacca, qui voulait rallier Jérusalem en stop et en robe de mariée. Son périple sera tragiquement interrompu à mi-chemin, par la mort: elle sera assassinée par un homme qui l’avait prise en voiture.

Adrien Bosc, lui, convoque, dans Capitaine (Stock), toute une procession de spectres qu’il emmène en bateau au printemps 1941. On y croise, entre autres, le chef de file des surréalistes André Breton, le père de l’anthropologie structurale Claude Lévi-Strauss, les peintres Wifredo Lam et André Masson.

Etonnante Prosopopée

Dans le cortège des revenants de 2018, on verra aussi passer la romancière italienne Elsa Morante ressuscitée par Simonetta Greggio, qui lui déclare sa flamme dans Elsa mon amour (Flammarion); ou le poète Roger Gilbert-Lecomte, qui se réveille dans La bonne vie (Flammarion) de Matthieu Mégevand.

Les quelques noms qui précèdent ne sont qu’un aperçu des exploits littéraires de l’étonnante Prosopopée en cette rentrée.

Mais est-ce encore un coup de Prosopopée quand Jérôme Ferrari, dans A son image (Actes Sud), raconte la vie d’Antonia, photoreportrice trop tôt décédée? Le roman est un enterrement et c’est un prêtre qui prend la parole au bord du tombeau de ce personnage de fiction. Prosopopée serait-elle ici mise en abyme…?

Aïe. A coup sûr, si elle prenait la parole, Prosopopée me passerait un savon: «Faire parler un mort, ce n’est pas parler des morts, à plus forte raison s’ils sont de fiction! Non d’un cercueil en bois! Il faut être précis quand on se pique de rhétorique!» N’empêche que, Prosopopée ou pas, jusqu’à présent, on n’a rien trouvé de mieux que la littérature pour ressusciter les morts.


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