Un phénomène étrange veut que les films importants arrivent souvent par groupes. On pourra ainsi lier, ne serait-ce que par leurs titres, «A Dragon Arrives!» de l’Iranien Mani Hahighi (qui sortira bientôt en France comme «Valley of Stars», allez comprendre) au merveilleux «A Monster Calls» de l’Espagnol J. A. Bayona et au sinistre «Nocturnal Animals» de l’Américain Tom Ford. Même recours, quoique plus discret, au fantastique que le premier; mêmes jeux narratifs alambiqués, en plus crypté, que le second. Le tout pour dire nos peurs – de la mort, de la solitude et, on le devine ici plus confusément, du totalitarisme.

De feu Abbas Kiarostami à l’habile Asghar Farhadi en passant par l’exilé Mohsen Makhmalbaf et l’empêché Jafar Panahi, on sait les difficultés que rencontrent les auteurs iraniens pour s’exprimer dans une théocratie. Leur réponse, sans doute venue de loin, est un cinéma particulièrement subtil, complexe ou allégorique, qui est devenu une alternative bienvenue à des narrations occidentales plus débridées mais aussi souvent plus évidentes. Bizarrement, le 6e opus de Mani Haghighi, un ancien collaborateur de Farhadi, emprunte néanmoins à ces dernières pour se livrer à un petit jeu particulièrement opaque: un grand mélange dans lequel on reconnaît tour à tour des éléments de film noir, d’espionnage, de documentaire et de fantastique, pour une sorte de «X-Files» à fond politique.

Récit à trois niveaux

Tout commence par l’interrogatoire d’un jeune agent de la police secrète par son supérieur, au lendemain de l’assassinat du premier ministre. On est en janvier 1965, sous le régime du Shah (où rien de tel ne s’est passé, mais peu importe). Le major Saeed veut savoir ce qui est arrivé à Babak lors de sa mission d’aller enquêter sur le suicide d’un dissident exilé sur l’île de Queshm, dans le Golfe Persique, une mission qui semble avoir méchamment déraillé. En flash-back entrecoupés, on voit alors Babak arriver en compagnie d’un privé local dans une désertique «vallée des étoiles» où se trouve l’épave d’un navire échoué dans lequel vivait l’exilé, au milieu d’un cimetière. Plus qu’un très probable assassinat déguisé, c’est un étrange phénomène qui retient alors l’attention de Babak: un tremblement de terre limité qui se produit à chaque enterrement, comme le raconte la légende locale.

Il n’en faut pas plus pour nous intriguer, d’autant plus que tout cela est visuellement frappant, avec ce «man in black» dans des paysages de western orangés. Mais soudain, le cinéaste introduit encore un troisième niveau de narration, documentaire celui-là, dans lequel il apparaît lui-même! Il nous raconte que sa raison de raconter tout ceci est liée à la disparition d’un collègue de son grand-père cinéaste, un jeune preneur de son appelé à la rescousse par Babak en compagnie d’un géologue. Où l’on croise également une ex-agente devenue vedette de cinéma nommée Shahrzad (Shéhérazade?) – bref, on commence à se douter que rien n’est très net dans ce film annoncé «d’après une histoire vraie».

Le vrai du faux

A partir de là, soit on est séduit et on s’accroche, soit on commence à lâcher prise. L’enquête du trio vire alors au fantastique, avec le soupçon d’une créature tapie dans les entrailles de la terre; il transpire que le privé et un ami local dont la fille a disparu jouent un double jeu; mais il s’avère que Babak et le major Saeed aussi, qui diffusent des renseignements à l’opposition! Pour finir, le trio découvre qu’une jeune femme déshonorée a été enterrée sous l’épave, et dans le documentaire, il s’agit de retrouver sa fille, Valieh. Une affaire en a révélé une autre, la vérité recherchée s’est évaporée, à moins qu’elles ne soient obscurément reliées.

Difficile de ne pas s’y perdre, ne serait-ce que distinguer le vrai du faux. A l’examen, il s’avère que le film du grand-père dont on voit un extrait («La Brique et le miroir» d’Ebrahim Golestan, important précurseur de 1965) est réel, de même que la police secrète du Shah d’Iran, le SAVAK, et sa sale guerre au Parti communiste ces années-là. Mais tout le reste semble inventé, comme l’attestent la Chevrolet Impala orange «inspirée par «Les Détectives sauvages» de Roberto Bolano» et un titre «en hommage à Bruce Lee» (le cinéaste dixit).

Que conclure de tout ceci? Malheureusement que Mani Haghighi n’a pas tout à fait les moyens de ses ambitions et restera sans doute un petit-maître. On devine que son film cherche à dire le retour de la bête totalitaire, l’horreur d’un régime patriarcal, que les victimes d’hier et d’aujourd’hui sont liées. Mais comme déjà dans «Modest Reception» («Parizaie sadeh», 2012, également distribué par Trigon-Film), il balade le spectateur et ruse avec la censure au point de signer un film assez abscons. D’autant plus qu’à l’image de l’histoire d’amour prudemment ellipsée entre le preneur de son et l’espionne-actrice, toute émotion reste absente. Dès lors, il y a fort à parier que l’essentiel des spectateurs, même ceux séduits par l’aspect ludique du film, sortiront en se grattant la tête pour conclure «qu’on n’y comprend rien». Etait-ce vraiment l’effet recherché?


** A Dragon Arrives! (Ejhdeha Vared Mishavad!), de Mani Haghighi (Iran, 2016), avec Amir Jadidi, Homayoun Ghanizadeh, Ehsan Goudarzi, Kiana Tajammol, Nader Fallah, Ali Bagheri, Kamran Safamanesh. 1h48