Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
«Un mélange d’excentricité Britannique et d’élégance française», dixit Serge Ruffieux.

Mode

Retour à Blenheim Palace

En 1954, Christian Dior faisait défiler sa collection haute couture automne-hiver à Blenheim Palace devant la princesse Margaret. Soixante-deux ans plus tard, la maison parisienne vient présenter sa collection croisière au palais, après avoir inauguré sa boutique londonienne de New Bond Street

Sa Grace, le duc de Marlborough, était absente, mais les portes de Blenheim Palace se sont néanmoins ouvertes devant les centaines d’invités de Dior venues assister au défilé croisière 2017. La météo anglaise n’a que faire de la mode et il pleuvait des hallebardes en ce 31 mai. Certaines invitées portaient des robes – griffées, bien sûr – qui dévoilaient bras et jambes nues, d’autres portaient des manteaux de fourrure. C’était à leur manière d’affronter les hauts plafonds du palais et la froideur du temps que l’on reconnaissait les Britanniques et les autres. A moins que la mode ait finalement raison de tout, notamment de la météo.

Dior à Blenheim, ce n’était pas la première fois. En 1954, Christian Dior, invité par la duchesse de Marlborough, avait présenté un défilé en faveur de la Croix Rouge. Un moment dont la merveilleuse Svetlana Lloyd se rappelle parfaitement: elle était alors «mannequin cabine» de Monsieur Dior et était du voyage.

«Je ne me souviens pas avoir pensé que défiler ici serait une occasion sans pareille: quand on était mannequin, on vivait dans le glamour. J’ai été beaucoup plus impressionnée lorsque Monsieur Saint Laurent nous a emmenées trois jours à New York durant le «April in Paris Ball», et en Australie pendant six semaines. Mais ce défilé à Blenheim était quand même un moment très spécial parce que la princesse Margaret était présente. Cela m’a intéressé de découvrir qu’elle faisait à peu près la même taille que moi – je mesure 1,58 m. Je me suis rendu compte de combien c’était agréable d’être ici une fois le défilé fini. Nous accomplissions un travail: il fallait être à l’heure, se changer rapidement, pendant le défilé on ne pensait qu’à cela. Ce n’est que lorsque nous avons défilé en robe du soir que nous avons pu découvrir combien ce lieu était imposant et beau.»

Souvenir d’étiquette

Qu’en était-il de l’étiquette? Etait-ce difficile de défiler sans tourner le dos à la princesse Margaret? «Elle était assise au milieu, donc on ne tournait pas devant elle. Nous n’étions pas conscientes de cela. Chaque fois que l’on passait dans une robe, on lui faisait une petite révérence. Les photos où l’on voit les mannequins faire une grande révérence, c’était seulement pour la photo: nous n’avions pas le temps en réalité.»

Et Monsieur Dior, comment se comportait-il avec ses mannequins? «Il nous appelait «mes dames» et il nous adorait. Il donnait l’impression de penser à nous tout le temps. Quand nous voyagions, il s’assurait que nous avions tout ce dont nous avions besoin, que personne ne nous ennuyait, que nous étions heureuses d’être là. Il était toujours aux petits soins. Et le plus important (cela ne se faisait dans aucune autre maison parce que cela coûtait trop cher): il engageait 15 mannequins qui étaient nos doublures. Il ne voulait pas que «ses dames» soient trop fatiguées à rester des heures debout dans leurs robes pendant la présentation devant des acheteurs professionnels ou des clientes très importantes.»

«Une fois le défilé maison fini, il remplaçait ses mannequins cabine par des doublures qui arrivaient à partir de 17h30 et qui restaient là parfois jusqu’à 22h parce que les acheteurs discutaient d’une manche ou d’un col. C’était la même chose avec quelques clientes. Certaines n’étaient pas très gentilles, comme la duchesse de Windsor. Elle donnait l’impression que parce que l’on était mannequin, on n’était rien du tout. Et évidemment, contre cela, Monsieur Dior ne pouvait rien faire.»

La maison Dior est revenue défiler à Blenheim en 1958, avec à sa tête Yves Saint Laurent. Et une troisième fois, le 31 mai dernier, pour présenter la collection croisière sous ses lambris précieux. Pourquoi Blenheim? Parce que le palais n’est qu’à une heure et demie de Londres et que la veille, la maison parisienne inaugurait sa boutique «The House of Dior» au 160-162 New Bond Street, au cœur de Mayfair. Conçue par l’architecte Peter Marino, la boutique a ouvert ses portes au public le 3 juin.

«On était excités et nerveux à la fois de venir à Blenheim: ce lieu est chargé d’histoire pour Dior», confie Serge Ruffieux à l’issue du défilé. Ce dernier partage la direction du studio avec Lucie Meier: depuis le départ de Raf Simons, les deux Suisses dessinent les collections Dior. La croisière 2017 est leur troisième défilé. «On a vite su ce que l’on voulait faire: grâce à l’endroit, on a pu accentuer notre point de vue, poursuivre la ligne que nous avions initiée pendant nos deux premières collections. On aime les mélanges des cultures, les imprimés, ça tombait bien: à Blenheim, deux nations se sont réunies en un défilé.»

Chic excentrique

Dior, une maison si française, Christian Dior, un Français si anglophile, et Blenheim Palace: comment réunir tout cela en une collection? «En mélangeant l’excentricité anglaise et l’élégance française», répond Serge Ruffieux. On découvrait en effet des imprimés «scène de chasse» que l’on retrouvait sur le tapis sans fin qui servait de podium, du tweed, des robes façon «café Society», des rubans aux poignets façon Mitzah Bricard, qui fut l’amie et la muse de Christian Dior.

Les mannequins défilaient vite, bien plus vite que celles de 1954, mais on réussissait quand même à apercevoir quelques charms, comme des clins d’œil, accrochés aux sacs Lady Dior: des renards et des lapins. Et surtout le fameux tailleur Bar, emblématique de la maison, qui prenait des airs victoriens avec ses basques drapées. «Ce sont celles du tailleur Bar que nous avons déconstruites: on les porte en minijupes, sur des pantalons, explique Serge Ruffieux. Cela leur donne aussi un esprit un peu campagne.»

A qui s’adresse cette collection? «A une femme active et excentrique mais extrêmement chic, relève Lucie Meier. Donner envie, en 2016, cela passe par la fantaisie». Et pendant ce temps-là, les conversations tournaient autour de la future nomination du prochain directeur artistique de Dior. Et si c’était une femme? Les noms de Sarah Burton (Alexander McQueen) et de Maria Grazia Chiuri (Valentino), tournent en boucle. Christian Dior n’aurait sans doute pas fait cette carrière-là sans toutes les femmes qui l’entouraient. Ce serait finalement un juste retour des choses de décliner Dior au féminin singulier.


«L’histoire et le charme de cet endroit nous ont naturellement ramenés ici»

A l’issue du défilé croisière de Dior à Blenheim Palace, entretien avec Sidney Toledano, président-directeur général de Dior.

Le Temps: Que représente à vos yeux le retour de Dior à Blenheim après 62 ans?

Sidney Toledano: Cela représente un grand moment anglais puisque l’on ouvre en même temps un magasin à Londres. Un projet architectural qui a démarré il y a quatre ans et qui fut très contraignant: on ne fait pas ce que l’on veut à Londres, certaines parties de l’immeuble étaient classées. Quant à la collection croisière, cela fait plusieurs mois que nous avons pensé à la présenter à Londres.

Il fallait être sûrs que ces deux moments – l’ouverture de la boutique et le défilé – convergent tout en restant deux projets distincts. Encore fallait-il trouver le lieu où défiler. Des personnes travaillant dans les archives nous ont rappelé le défilé de Christian Dior à Blenheim en 1954 devant la princesse Margaret et celui de Monsieur Saint Laurent en 1958. L’histoire, le charme et la beauté de l’endroit nous ont naturellement ramenés ici.

- Est-ce compliqué d’organiser un défilé à Blenheim Palace?

- Compliqué non, les relations avec le duc de Marlborough sont exceptionnelles. Mais il s’agit d’un travail important parce qu’il faut aménager le lieu tout en le respectant: il n’était pas question de faire des décors qui cachaient quoi que ce soit! J’ai fait la rencontre d’une femme qui avait assisté au défilé de Monsieur Dior en 1954. Elle m’a dit que le rythme des mannequins de l’époque était plus lent car ils devaient se changer et faire plusieurs passages. Nous nous sommes tous habitués depuis à une sorte de rapidité.

- L’époque où la «croisière» était conçue pour de riches clientes qui partaient sous les tropiques en hiver est révolue. C’est la collection qui reste le plus longtemps en boutique. Est-ce celle qui répond le mieux aux désirs des clientes du monde entier pour qui les saisons n’ont pas toujours de sens?

- Effectivement, cette collection est livrée à la mi-octobre et va rester plus longtemps en boutique que les autres. Elle est à cheval entre deux saisons: elle accompagne la fin de l’hiver et attaque le printemps. Donc la liberté sur le plan des matières est importante: il y a des lainages, des tissus plus légers, vous pouvez aussi inclure de la fourrure. D’où son succès parce que, du fait de sa composition, elle se vend aussi bien dans l’hémisphère nord que dans l’hémisphère sud.

C’étaient des collections que l’on présentait autrefois essentiellement aux acheteurs. Et puis les créateurs eux-mêmes nous ont fait remarquer qu’elles étaient extrêmement créatives: pourquoi se contenter de les montrer dans un showroom? Le principe des défilés est né plus récemment: ils nous permettent de passer plus de temps avec la presse et avec nos clients finaux.

- En 1954, Christian Dior défilait devant la princesse Margaret. Entre-temps, les princesses anglaises ont eu l’obligation de se vêtir de créations anglaises; le choix de Blenheim est-il une manière de nous faire comprendre que le prochain directeur artistique ou la prochaine directrice artistique sera anglais?

- Non, il n’y a aucun message subliminal. Le seul message de cette collection est que le prochain directeur ou la prochaine directrice aura un beau challenge, des moyens humains exceptionnels – dans les ateliers notamment – et que l’excellence sera au rendez-vous, quelle que soit la personne choisie.

- La Maison Dior a une histoire très riche, même si Monsieur Dior est resté peu de temps à sa tête du fait de son décès précoce. Le principe de réalité ne convient pas très bien à cette maison. Est-ce qu’il ne serait pas temps pour Dior de revenir à une mode qui raconte des histoires?

- On a raconté beaucoup d’histoires avec John Galliano. Raf Simons était moins dans le storytelling, plus dans l’art contemporain, sa vision de la modernité. Nous n’avons pas à dire au créateur: «Faites ci ou faites ça.» C’est la pondération de tout une série d’éléments qui définira le choix du futur directeur artistique.

- Comment expliquez-vous que ce soit si difficile, chaque fois qu’un créateur s’en va, de trouver un nouveau directeur artistique pour Dior?

- Je ne sais pas si «difficile» est le mot juste. Nous sommes en recherche depuis six mois, les collections entre-temps se font, nous avons un très bon studio et donc nous ne ressentons pas de difficultés. Bien sûr, la presse s’impatiente, mais je pense que l’on aura vite fait d’oublier cette impatience.
Sera-t-on fixé sur l’identité du futur directeur artistique avant le prochain défilé haute couture de juillet? On verra…

(I. C.)

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a