La remise hier, à Cologny, de deux manuscrits autographes de Jorge Luis Borges figure un moment important dans la vie de la Fondation Bodmer. Charles Méla, directeur de ce musée de l'écrit unique au monde, en était tout euphorique: avec ses 160000 livres et manuscrits, la collection réunie par le fondateur, Martin Bodmer, est d'une richesse exceptionnelle, des origines jusqu'à la fin du XIXe siècle. Elle repose sur cinq piliers de la Weltliteratur: Homère, la Bible, Dante, Shakespeare et Goethe. Pour rester vivante, il lui fallait impérativement s'ancrer dans le XXe siècle par quelques grandes acquisitions.

Les épreuves des premières pages de La Recherche du temps perdu, avec les nombreuses corrections de la main de Proust, en 2000, en étaient une. Les huit feuillets de la mythique nouvelle Sur, de Borges déjà, en étaient une autre. Avec le bel ensemble qui arrive d'Argentine par l'entremise de Victor Aizenman, libraire antiquaire à Buenos Aires, la littérature sud-américaine se voit enfin bien représentée.

On sait les rapports privilégiés que Borges entretenait avec Genève, «une de ses patries». Il y a fréquenté le Collège Calvin entre 1914 et 1918, il a souhaité y finir sa vie et c'est là qu'il est enterré. Par ailleurs, les textes autographes sont rares. Dès les années 1950, la cécité a obligé Borges à dicter son œuvre, à sa mère d'abord, puis à sa femme, Maria Kodama. Un des textes autographes, signé et daté de 1940, est particulièrement émouvant puisqu'il s'agit de la première nouvelle de «Ficciones» (Fictions), Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, une œuvre-clef, une enquête bien borgésienne. Il y est question d'une version pirate de l'Encyclopedia Britannica qui consacre quelques pages à un pays inconnu, de miroirs et de doubles.

Une génétique textuelle

On peut y lire, de la main même de Borges, une forme de dissolution de la figure de l'auteur, les fondements de sa théorie d'un grand texte universel dont les livres ne seraient que les variantes. Vingt-six feuillets d'une petite écriture fine, sur un papier quadrillé, avec de nombreux repentirs. Un trésor pour les chercheurs en génétique textuelle, pour qui «la littérature commence avec la rature». L'autre document est enfermé dans un petit cahier à spirale. Sur la page de garde en carton, le poème de Kipling, «Si»! Et, en pattes de mouche encore plus menues, trois essais, sur Ulysse et Finnegans Wake de Joyce et sur Le Jeu des perles de verre de Hesse.

Trésors borgésiens

Pour ces trésors, la Fondation a déboursé 240000 euros, un «prix d'amis», à ce qu'il semble, dans le marché en explosion des manuscrits. Une belle somme quand même, qui a pu être recueillie grâce à la générosité des Amis de la Fondation Bodmer et des quelques mécènes qui font vivre la Bodmer. Des pièces qui ont, en plus de leur valeur intrinsèque, l'avantage d'être intéressantes à montrer, «muséales», comme dit le libraire antiquaire Jacques Quentin, expert en la matière. Dans les bagages de Victor Aizenman, il y avait d'autres petites merveilles borgésiennes, avis aux amateurs!