thÉÂtre

Retour du boulevard décomplexé

Après avoir été snobée ou détournée, la comédie d’alcôve revient telle qu’en elle-même. En marge de «La Poudre aux yeux», au Théâtre de Carouge, le destin d’un genre qu’on a adoré détester

Rire sans arrière-pensée. Savourer le bon mot, le coup de théâtre suffocant, le délicieux quiproquo. Se plonger dans cette époque désuète, le Second Empire et la Troisième République, où un sou est un sou et un mari, un mari. C’est une nouvelle qui ne réjouit pas tout le monde, mais difficile de l’ignorer: après avoir été boudé par les intellectuels brechtiens comme incarnation du mal bourgeois, après avoir été tiré du côté de l’obscur par des mises en scène solennelles, le boulevard est de retour pour ce qu’il est, une mécanique du rire aussi gratifiante à déguster que difficile à orchestrer. Labiche et Feydeau hors du caniveau? En Suisse romande comme en France, de nombreuses mises en scène témoignent de ce retour en joie sur les tréteaux.

En 2011, le jeune Robert Sandoz accède à un grand plateau de l’institution, le Théâtre de Carouge, à Genève. Stupeur, il choisit Monsieur chasse!, premier grand succès de Feydeau de 1892, pour ce baptême de la scène. On soupire un peu, nous qui l’avons découvert et tout de suite apprécié en 2002 au Théâtre du Passage, dans sa mise en scène de La Servante, 24 heures de théâtre exigeant signé Olivier Py. Comment le talent de ce Neuchâtelois prometteur va-t-il pouvoir se déployer avec un texte aussi codé et connoté qu’un vaudeville? Surtout que l’artiste n’annonce ni traitement ténébreux ni radiographie sociale en empoignant le destin de Moricet, mari et néanmoins amant.

La question comme la réponse sont emblématiques. Le scepticisme traduit des années de purgatoire réservé au boulevard et la réussite de cette proposition tout en mouvement – le décor est lancé sur des rails (LT du 18.01.2011) – prouve que la nouvelle génération ne craint ni le rire ni les conventions. Le spectacle, un succès, repart en tournée romande et française pour la deuxième fois cet automne.

L’an dernier, le Genevois Julien George a récidivé au Théâtre du Loup, avec une Puce à l’oreille secouée (LT du 25.04.2012). Désormais, on peut faire claquer les portes, craquer les maris et hurler de rire le public sans compromettre sa vertu théâtrale. Au contraire, il y a une vertu particulière à réussir un vaudeville en évitant les pièges de l’emphase et des tics de langage – la gouaille parisienne, par exemple. Le texte sera joué staccato, sans psychologie, ni effet, résume Julien George, qui poursuit: «Des gens étaient surpris que je mette en scène un Feydeau après avoir monté Quai Ouest de Koltès. Mais les deux pièces ne sont pas si éloignées. Dans les deux cas, il s’agit de mensonges masqués par un flot de mots.» Le metteur en scène a «adoré se frotter à cette mécanique redoutable dans laquelle le public est un acteur». «Vous pouvez jouer une tragédie devant trois personnes, mais le boulevard, impossible. Le rire du public est un carburant indispensable, un élément de la partition.»

Le rire, remède anti-crise

Le rire, voilà qui explique le retour en grâce du boulevard. On aurait besoin de ces trouées lumineuses en temps de crise. Voilà pourquoi la Comédie-Française a demandé à Jérôme Deschamps de monter Le Fil à la patte à sa façon, joyeuse, il y a deux ans. Et pourquoi la Sorbonne a consacré ses dernières journées d’études nationales à Feydeau, en novembre 2012. «Une première», salue les organisateurs. «La critique savante s’intéresse de plus en plus au roi du vaudeville, longtemps boudé pour sa vulgarité, mais aussi pour sa virtuosité et son succès. Amuseur désinvolte, Feydeau est un satiriste acerbe.» Dans la moulinette de l’auteur? «Le recours compulsif au divorce chèrement acquis, la course à l’argent, les dérives du progrès, le ­cynisme du monde politique.»

Le rire boulevardier, oui, mais un rire qui pointe les vices du temps. Comme cette mise en scène restée mythologique de La Cagnott e, de Labiche, par Peter Stein, à la Schaubühne de Berlin, il y a quarante ans. «Elle avait le mérite de révéler les mécanismes de la société bourgeoise», se souvient Georges Banu, historien du théâtre. «De la même manière que Patrice Chéreau a su révéler le fond industriel de la société wagnérienne en montant le Ring.» C’est cette création fondatrice de Peter Stein qui a réhabilité le boulevard auprès des intellectuels, poursuit le spécialiste. Elle a ouvert une brèche explorée ensuite de manière plus grave, par des metteurs en scène renommés.

Les larmes d’Anouk Grinberg

Qui a oublié les larmes d’Anouk Grinberg, dans Feydeau-Terminus, une version acide des farces conjugales voulue par Didier Bezace et vue à la Comédie de Genève en 2001? Ceux qui auront préféré bien avant L’Affaire de la rue de Lourcine, de Labiche, montée de manière «inquiétante, presque pirandellienne par Klaus Michael Grüber en 1989», note Georges Banu. Ou La Clé, autre Labiche dont Jacques Lassalle a tiré en 1986 «une proposition qui éclairait le désarroi proche de Ionesco de cet homme qui perd sa clé». Et que penser de La Puce à l’oreille livrée par Stanislas Nordey en 2003 à sa manière, c’est-à-dire par des comédiens immobiles et face au public? Georges Banu observe: «Cette manière sombre de monter le boulevard est rarement pertinente. D’ailleurs, passé l’effet de mode, les metteurs en scène se sont souvent arrêtés à la première tentative.» Mais cet amoureux du théâtre n’est pas tendre non plus avec ce qu’il se passe aujourd’hui, le retour d’un boulevard décomplexé et réjoui. «J’y vois un embourgeoisement de l’institution. Désormais, le boulevard ne sent plus mauvais. C’est le signe d’une déradicalisation du milieu, mais ça ne le rend pas plus intéressant à mes yeux. En matière d’étude du couple et de la famille, je trouve que Tchekhov et Ibsen ont fait beaucoup mieux.»

Reste le rire qui libère des tensions, ce rire si bien réglé par ces orfèvres de la parole enlevée. «Bien sûr, ce sont des auteurs d’une intelligence folle qui possèdent à la fois le sens de la mécanique théâtrale et celui de la réplique», reconnaît Georges Banu. «A la sortie de La Puce, abonde le metteur en scène Julien George, les gens nous remerciaient par dizaines pour le bon moment qu’ils avaient passé. Feydeau est plus intelligent que moi. Je n’ai aucune raison de le tirer là où il ne veut pas. Le but est que le texte vive et quand une salle rit, c’est sûr, le texte vit.»

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Georges Feydeau

«Le Dindon»

Vaudeville, 1896

Sur le mariage

«Un beau jour on se rencontre chez le maire… Il vous fait des questions… On répond «oui» comme ça, parce qu’il y a du monde, puis quand tout le monde est parti, on s’aperçoit qu’on est marié. C’est pour la vie»
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